« On ne naît pas soumis. On le devient. »
— Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1574
Ce texte ne propose pas de théorie. Il décrit ce qui fonctionne.
Huit dispositifs. Huit techniques. Vous les connaissez. Vous les pratiquez. Vous les subissez. Parfois les trois à la fois, dans la même journée, sans contradiction apparente.
Ce ne sont pas des dysfonctionnements. Ce ne sont pas des dérives. Ce sont des rouages parfaitement huilés qui produisent exactement les effets pour lesquels ils ont été conçus.
Vous allez les reconnaître. Hocher la tête. Peut-être vous sentir mal à l'aise.
C'est normal. C'est prévu. C'est le début.
I. La surveillance consentie
Vous avez cherché un vol pour Lisbonne. Le soir même, des publicités pour Lisbonne apparaissent sur votre fil. Vous n'êtes pas surpris. Vous n'êtes même plus inquiet. Vous trouvez ça pratique.
La France de 2026 compte plus d'un million de caméras de vidéosurveillance dans l'espace public. Les algorithmes de reconnaissance faciale sont expérimentés dans les gares et les aéroports. Les téléphones géolocalisent leurs propriétaires en permanence. Chaque clic laisse une trace. Chaque recherche alimente un profil. Chaque achat dessine un portrait que vous n'avez pas commandé.
Personne ne visionne ces milliards d'heures d'images. Ce n'est pas nécessaire.
L'important n'est pas que quelqu'un regarde. L'important est que vous sachiez que quelqu'un pourrait regarder. Cette incertitude suffit. Elle produit l'auto-surveillance. Vous devenez votre propre gardien. Vous ajustez vos comportements. Vous lissez vos opinions. Vous rentrez dans le rang sans qu'on vous le demande.
Foucault a nommé ce dispositif : le panoptique. Une architecture où le pouvoir n'a plus besoin de s'exercer pour être efficace. Il lui suffit d'être possible.
Un écrivain a donné un nom à ce regard omniprésent et invisible. Un nom devenu si familier qu'on ne l'entend plus. On y reviendra.
II. Les vérités simultanées
Le 25 avril 2019, Emmanuel Macron déclare : « Je m'engage à ne pas toucher à l'âge légal de départ à la retraite. » Le 10 janvier 2023, Élisabeth Borne annonce le recul de l'âge légal à 64 ans.
Entre ces deux dates, aucune explication. Aucune excuse. Aucun aveu de revirement. La première déclaration n'existe plus. Elle n'a jamais existé.
Le confinement était indispensable. Il a détruit l'économie. Les masques ne servaient à rien. Ils étaient obligatoires. La vaccination empêchait la transmission. Elle ne l'empêchait pas.
Chaque affirmation, au moment où elle est prononcée, est vraie. La précédente n'existe plus.
Ce n'est pas de l'hypocrisie. L'hypocrite sait qu'il ment. Ici, personne ne ment. Tout le monde croit sincèrement ce qu'il dit au moment où il le dit. La capacité à tenir simultanément deux opinions contradictoires, en sachant qu'elles se contredisent, et en croyant à chacune d'elles — cette capacité n'est pas une faiblesse intellectuelle. C'est une compétence sociale.
Un écrivain a forgé un mot pour cette gymnastique mentale. On y reviendra.
III. Les mots vidés
Allumez BFMTV, CNews, LCI le même matin. Comptez combien de fois vous entendez « pouvoir d'achat », « travailler plus », « effort collectif ». Les mêmes mots. Le même ordre. Les mêmes pauses. Vous n'écoutez pas dix personnes. Vous écoutez une seule voix qui sort de dix bouches.
« Réforme » signifie désormais régression sociale. « Modernisation » signifie privatisation. « Dialogue social » signifie passage en force. « Responsabilité » signifie austérité. « Flexibilité » signifie précarité.
Les mots restent. Leur sens s'inverse.
Si le mot « liberté » peut signifier « contrainte », comment penser la liberté ? Si « réforme » signifie « démantèlement », comment s'opposer aux réformes ? Le langage ne décrit pas seulement le monde. Il le découpe. Il rend certaines réalités pensables et d'autres impensables.
La langue ne s'enrichit pas. Elle s'appauvrit. Non pas en perdant des mots, mais en les vidant de leur substance. Quand tout peut signifier n'importe quoi, plus rien ne signifie rien.
Un écrivain a inventé un mot pour cette langue appauvrie, cette langue qui rétrécit la pensée en rétrécissant le vocabulaire. On y reviendra.
IV. Le passé soluble
En mars 2020, Sibeth Ndiaye expliquait que les Français ne sauraient pas porter un masque correctement. En juillet, le masque était obligatoire sous peine d'amende.
Essayez de retrouver la vidéo originale. Elle existe encore, quelque part, noyée sous des milliers d'heures de commentaires, de réactions, de démentis. Techniquement accessible. Pratiquement invisible.
Les archives existent. Elles sont même plus accessibles que jamais. Mais leur surabondance les rend introuvables. La mémoire collective dure le temps d'un cycle médiatique. Trois semaines. Un mois au maximum. Puis le flot emporte tout.
La réécriture de l'histoire n'exige plus de modifier les documents. Il suffit d'en produire suffisamment pour que les anciens disparaissent. La vérité n'est pas effacée. Elle est rendue introuvable.
Contrôler le passé, c'est contrôler le futur. Contrôler le présent, c'est contrôler le passé. Cette logique a été formulée il y a soixante-seize ans. Par un homme qui n'avait jamais vu Internet. On y reviendra.
V. Le délit d'intention
L'« apologie du terrorisme » criminalise certaines paroles. La « provocation à la haine » punit certaines expressions. L'« intention terroriste » permet d'incarcérer avant tout passage à l'acte.
Les algorithmes prédictifs analysent les comportements en ligne pour identifier les « signaux faibles ». Les logiciels de police anticipative prétendent prévoir les délits avant qu'ils ne se produisent.
Le glissement est imperceptible mais constant : de la sanction des actes à la surveillance des intentions. De ce que vous faites à ce que vous pourriez penser.
Cela porte un nom. Un nom inventé il y a soixante-seize ans pour décrire un crime qui n'existait pas encore. On y reviendra.
VI. La colère dirigée
Chaque jour, une nouvelle cible émerge.
Lundi, un humoriste dont le sketch date de 2012. Mardi, une universitaire dont un gazouillis de 2016 refait surface. Mercredi, un chef d'entreprise photographié sans masque en 2021.
Le crime n'a pas besoin d'être grave. Il a besoin d'être partageable.
La meute numérique fond sur sa proie. L'indignation collective se cristallise. Le coupable du jour est lynché publiquement. Puis la vague reflue, et une nouvelle cible apparaît le lendemain.
Les chaînes d'information en continu prolongent ce rituel. L'éditorialiste outré. L'expert scandalisé. Le chroniqueur indigné. Le spectateur qui regarde n'apprend rien, mais il ressent. Il vibre. Il participe à distance à une colère collective qui ne menace jamais les structures.
La haine n'est pas un dysfonctionnement. Elle est une ressource. Une énergie que le pouvoir capte, canalise, neutralise. Chaque jour. Quelques minutes suffisent.
Un écrivain a décrit ce rituel quotidien. Il l'a chronométré avec précision. On y reviendra.
VII. La délation participative
Vous avez déjà relu un de vos anciens messages avant de le republier. Vous avez déjà supprimé un commentaire en vous demandant ce qu'on pourrait en penser dans cinq ans. Vous avez déjà hésité à « aimer » un article controversé.
Personne ne vous a menacé. Personne ne vous surveille. Vous vous surveillez vous-même.
Les captures d'écran circulent. Les archives sont fouillées. Les paroles anciennes sont exhumées et jugées selon les normes du jour. Nul besoin d'une institution centralisée pour faire régner l'ordre moral. La foule s'en charge, avec un zèle que nulle police officielle n'égalerait.
La surveillance horizontale a remplacé la surveillance verticale. Le contrôle ne descend plus du sommet. Il émerge de la base. Il est d'autant plus efficace qu'il semble spontané.
Un écrivain a imaginé une police chargée de traquer les pensées déviantes. Il n'avait pas prévu que nous ferions le travail nous-mêmes. On y reviendra.
VIII. Les noms inversés
Le Ministère du Travail organise la précarisation de l'emploi. Le Ministère de la Transition écologique délivre les permis d'exploitation. Le Ministère de la Cohésion des territoires gère leur abandon. Le Ministère des Solidarités administre les coupes budgétaires.
Chaque intitulé promet le contraire de ce qu'il produit.
Cette inversion sémantique n'est pas une maladresse. C'est une technique. Nommer une chose par son contraire empêche de la penser clairement. Comment s'opposer à la « modernisation » ? Comment contester la « responsabilité » ? Comment critiquer la « liberté de choisir » ?
Un écrivain a imaginé des ministères dont les noms disaient le contraire exact de leurs fonctions. Il pensait décrire un cauchemar. Il décrivait notre quotidien.
On y arrive.
Les trois formules
Première formule : La guerre permanente contre un ennemi — réel ou imaginaire — justifie la suspension des libertés, l'unité nationale forcée, la mobilisation perpétuelle. L'état d'urgence permanent. Les lois d'exception normalisées. La menace qui ne finit jamais.
Deuxième formule : L'individu isolé est impuissant. Seule l'appartenance au collectif donne la force. Mais le collectif exige la soumission. Être libre, c'est accepter de n'être rien.
Troisième formule : Celui qui sait trop souffre trop. La lucidité est une faiblesse. Le bonheur appartient à celui qui ne pose pas de questions.
Ces trois formules ne sont pas des provocations. Ce sont des descriptions.
Un écrivain les a résumées en trois slogans. Six mots chacun. Vous les connaissez.
Ce qui était écrit
Vous venez de lire la description de huit procédés de contrôle.
La surveillance qui n'a pas besoin de regarder pour opérer. La capacité de croire deux vérités contradictoires. La langue qui rétrécit pour rétrécir la pensée. Le passé qui se dissout en permanence. Le crime de penser ce qu'il ne faut pas. La haine collective ritualisée. La police que chacun porte en soi. Les noms qui disent le contraire de ce qu'ils désignent.
Ces huit procédés portent des noms.
Big Brother. La Doublepensée. Le Novlangue. La Mutabilité du passé. Le Crime par la pensée. Les Deux Minutes de la Haine. La Police de la Pensée. Les Ministères de la Vérité, de la Paix, de l'Amour et de l'Abondance.
Et les trois slogans :
La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est la force.
Ces noms ont été inventés en 1948. Par un homme mourant de tuberculose, seul sur une île écossaise battue par les vents. Il s'appelait Eric Arthur Blair. Il signait George Orwell.
Son roman s'appelle 1984.
Il pensait écrire une dystopie. Il a écrit un manuel.
Il a tout vu. Il a tout nommé. Il y a soixante-seize ans.
Et nous n'avons rien appris.
Le télécran est devenu téléphone. Le Ministère de la Vérité est devenu « communication ». La Police de la Pensée est devenue « communauté vigilante ». Les Deux Minutes de la Haine s'appellent désormais « X ».
Rien n'a changé. Tout s'est raffiné.
Une dernière question.
Combien de ces huit procédés avez-vous utilisés vous-même cette semaine ? Combien avez-vous subis ? Combien avez-vous défendus ?
La réponse vous appartient.
Elle ne sera pas confortable.