Le 30 janvier 2026, le tribunal correctionnel de Nîmes a rendu son verdict dans l'affaire Lola.

Lola a quatorze ans. Violée à treize ans lors d'une fête votive dans le Gard — plainte classée sans suite. Tentative de suicide en février 2025. Quatre fugues. Recrutée par un réseau de proxénétisme opérant entre Lyon, Paris, Saint-Étienne et Marseille. Contrainte à trente ou quarante passes par jour, dans des appartements loués sur des plateformes, pendant des mois.

Trente à quarante actes sexuels tarifés. Par jour. Sur une enfant de quatorze ans.

Quatre prévenus comparaissent : trois hommes de vingt, vingt-cinq et vingt-huit ans, et une femme de quarante-six ans. Le parquet requiert huit ans ferme. Le tribunal prononce quatre ans dont un avec sursis pour deux d'entre eux. Les deux autres sont relaxés.

Aucun client identifié. Aucun client poursuivi. Aucun client inquiété.

Un des condamnés a ri à l'énoncé du verdict.

Ce texte n'est pas un réquisitoire. C'est une autopsie. Cinq engrenages. Cinq étapes par lesquelles un système conçu pour protéger un enfant finit par protéger ceux qui l'exploitent. Chaque étape est documentée. Chaque fait est vérifiable.

Lola est un nom de substitution, destiné à protéger l'anonymat de la victime. Ce qui constitue déjà une information : le système protège l'identité de l'enfant avec un soin qu'il ne consacre pas à protéger sa personne.

Premier engrenage : le classement

Été 2024. Lola a treize ans. Elle est violée lors d'une fête votive dans le Gard. Ses parents portent plainte. La plainte est classée sans suite.

Le classement sans suite est la première porte que la justice referme au visage de la victime. En droit, le procureur n'a pas à motiver sa décision. En fait, le classement produit un effet psychique précis que les manuels de procédure n'ont pas vocation à décrire : il enseigne à l'enfant que le signalement est inutile. Que l'institution a reçu le message, l'a examiné, et a conclu qu'il ne méritait pas qu'on s'en occupe. Le classement ne dit pas « nous ne vous croyons pas ». Il dit quelque chose de pire : « nous avons entendu, et nous avons décidé de ne rien faire ».

En février 2025, Lola tente de se suicider. Le geste n'est pas un appel à l'aide. C'est la réponse logique d'un organisme de quatorze ans qui a intégré la leçon du premier engrenage.

Deuxième engrenage : le silence institutionnel

Après la tentative de suicide, Lola fugue. Quatre fois. Marseille, Lyon, Saint-Étienne, Paris. À chaque fugue, ses parents déposent plainte. Les plaintes ne remontent pas au parquet. L'avocate de la famille, Me Florence de Prato, déclare être « inquiète de l'absence de réaction des autorités ».

Le silence institutionnel est l'engrenage le plus efficace du dispositif, précisément parce qu'il ne nécessite aucune décision active. Personne ne décide de ne rien faire. Personne n'ordonne de ne pas agir. Le dossier circule, stationne, attend. Il attend dans un service qui attend dans un département qui attend dans une juridiction. La mécanique du silence ne repose pas sur la malveillance. Elle repose sur la surcharge et l'indifférence structurelle. Le résultat est identique : pendant que les plaintes dorment, Lola est recrutée par un réseau de proxénétisme.

Le recrutement suit un protocole que les services de police documentent depuis dix ans sans que cette documentation ait produit le moindre effet préventif. Une jeune femme de dix-huit ans « prend sous son aile » l'adolescente. Le vocabulaire est celui de la protection. La fonction est celle du rabattage. Deux hommes assurent « la sécurité ». Un troisième, sorti de prison, complète le dispositif. On « apprend le métier » à l'enfant. L'euphémisme mériterait un chapitre à lui seul : on n'apprend pas un métier à une enfant de quatorze ans. On la dresse.

Lola enchaîne entre trente et quarante clients par jour. Des appartements loués sur des plateformes. Des annonces publiées sur des sites spécialisés. L'infrastructure suppose des compétences, une organisation, une comptabilité.

Quarante clients. Par jour. Sur une enfant de quatorze ans. Pendant des mois.

Pendant ce temps, les plaintes des parents dorment.

Troisième engrenage : la déqualification

C'est ici que la mécanique judiciaire révèle sa pièce maîtresse.

La loi du 21 avril 2021, dite loi Billon, a posé un principe sans équivoque : tout acte de pénétration sexuelle commis par un majeur sur un mineur de moins de quinze ans constitue un viol. Article 222-23-1 du Code pénal. Vingt ans de réclusion criminelle. La clause Roméo et Juliette, qui exclut de cette qualification les relations entre pairs d'âges proches, ne s'applique pas — le texte le précise expressément — lorsque la relation intervient dans le cadre de la prostitution.

La loi est, pour une fois, d'une clarté absolue. Chacun des trente à quarante « clients » quotidiens de Lola a commis un crime. Pas un délit. Un crime. Puni de vingt ans.

Mais le parquet ne retient pas la qualification criminelle.

Les quatre prévenus comparaissent devant le tribunal correctionnel de Nîmes pour « proxénétisme aggravé » et « traite d'êtres humains ». Des délits. La différence n'est pas terminologique. Elle est architecturale. Un crime se juge aux assises, devant un jury populaire, avec des plafonds de peine de vingt ans. Un délit se juge au tribunal correctionnel, devant des magistrats professionnels, avec des plafonds réduits. Le choix de la qualification détermine la juridiction. La juridiction détermine la peine. La peine détermine le message.

L'affaire Lola n'est pas une exception. C'est la règle. Selon les estimations du Sénat et de l'Inspection générale de la justice, entre soixante et quatre-vingts pour cent des viols font l'objet d'une correctionnalisation en France. L'opération est codifiée depuis la loi Perben II de 2004. Le parquet ou le juge d'instruction requalifie un crime en délit pour porter l'affaire devant le tribunal correctionnel plutôt que devant les assises. La raison officielle est la célérité de la procédure. La raison réelle est arithmétique : les cours d'assises ne peuvent juger que deux mille deux cents crimes par an. Le système n'a pas la capacité matérielle d'appliquer sa propre loi. La correctionnalisation n'est pas un accident. C'est une soupape.

Dans le cas de Lola, la soupape a produit un effet supplémentaire. Elle a fait disparaître les clients. Car si quarante actes sexuels quotidiens sur une enfant de quatorze ans sont qualifiés de viols, alors il y a quarante violeurs par jour à identifier, poursuivre et juger. La correctionnalisation a permis de ne pas poser cette question. Dans le dossier Lola, les acheteurs n'existent pas. Le système les a effacés.

Le Sénat a identifié cette anomalie. En juin 2025, la sénatrice Annick Billon — auteure de la loi de 2021 — a posé la question en séance : pourquoi, lorsqu'un acte sexuel sur un mineur de moins de quinze ans est tarifé, la qualification de viol cède-t-elle devant celle de recours à la prostitution ? La réponse de la commission des lois tient en une phrase : il convient de veiller à la bonne application de la loi existante plutôt que de la modifier.

Traduisons : la loi existe. Elle est claire. Elle n'est pas appliquée. Et la réponse institutionnelle à sa non-application consiste à recommander qu'on l'applique, sans contraindre personne à le faire. La boucle se referme. La loi protège l'enfant sur le papier. La pratique protège le système dans les tribunaux.

Quatrième engrenage : le verdict

Le procureur requiert huit ans ferme. Le tribunal prononce quatre ans dont un avec sursis pour deux des prévenus. Les deux autres sont intégralement relaxés.

Un cinquième individu, mineur au moment des faits, avait été jugé séparément en décembre 2025. Il a été condamné à cinq ans d'emprisonnement. Un an de plus que les proxénètes majeurs jugés le 30 janvier. Le système a puni l'adolescent plus lourdement que les adultes qui organisaient l'exploitation.

Quatre ans dont un avec sursis. Soit trois ans ferme. Appliquons la mécanique des réductions de peine, des crédits automatiques, des aménagements : dix-huit mois effectifs. Dix-huit mois de détention pour avoir organisé l'exploitation sexuelle d'un enfant de quatorze ans. Trente à quarante viols par jour. Pendant des mois.

La peine prononcée dans l'affaire Lola représente quinze pour cent du maximum légal.

Le premier réflexe est de considérer ce verdict comme une aberration. Un dysfonctionnement local. Un juge trop indulgent. Ce réflexe est faux. La vérification est simple : il suffit d'ouvrir les archives des tribunaux.

Perpignan, octobre 2023. Cinq jeunes femmes dont quatre mineures — la plus jeune a quinze ans — sont forcées à se prostituer dans des hôtels à travers la France. Quatre hommes jugés pour proxénétisme aggravé. Peine maximale prononcée : quatre ans ferme. Le « chauffeur », qui patientait dans la salle de bain pendant que les victimes enchaînaient les passes et encaissait l'argent : quinze mois ferme. Un troisième prévenu : trois mois avec sursis. Trois mois avec sursis pour avoir participé à l'exploitation sexuelle de quatre enfants.

Paris, janvier 2024. Huit prévenus jugés pour proxénétisme aggravé sur mineurs. Des adolescentes recrutées sur les réseaux sociaux, vingt clients par jour, un « travail à la chaîne ». Les peines s'échelonnent de dix-huit mois avec sursis à six ans d'emprisonnement. Le plancher — dix-huit mois avec sursis — signifie qu'un des huit complices de cette chaîne industrielle du viol ne passera pas un seul jour en prison.

Grenoble, novembre 2025. Une mineure de dix-sept ans prostituée pendant onze mois. Le meneur, vingt-deux ans, treize mentions au casier judiciaire, en récidive légale : il encourt vingt ans. Le tribunal prononce six ans ferme. La complice qui conduisait la victime dans les hôtels : dix-huit mois dont six ferme sous bracelet électronique. Six mois sous bracelet pour avoir été la logisticienne de l'exploitation sexuelle d'une enfant.

Toulouse, octobre 2025. L'affaire la plus vaste. Treize condamnés. Des adolescentes de quatorze à seize ans, recrutées parmi les jeunes filles placées à l'Aide sociale à l'enfance. Certaines subissaient trente rapports sexuels par jour — comme Lola. Le procureur a égrainé plus de quatre-vingts prénoms de victimes identifiées dans des procédures similaires, rien qu'en région toulousaine, âgées de douze à dix-sept ans. Le cerveau du réseau, vingt-neuf ans, dirigeait les opérations depuis sa cellule de prison où il purgeait déjà une peine pour enlèvement et séquestration suivis de mort. Il avait amassé cent mille euros en six mois. Le parquet avait requis vingt ans. Le tribunal a prononcé quatorze. Les douze autres membres : entre deux et six ans.

À la barre, il avait déclaré : « Le proxénétisme, c'est de l'amour. La femme est payée, ce n'est pas un viol. »

Bobigny, année 2020. Sur l'ensemble de l'année, deux condamnations pour achat d'actes sexuels auprès d'une personne mineure. Deux. La peine : un an de prison avec sursis. Le nombre de signalements de prostitution de mineurs avait augmenté de dix-huit pour cent la même année dans le même ressort. Le parquet de Bobigny précise qu'en 2024, quatre-vingt-dix-sept pour cent des victimes d'exploitation sexuelle signalées en Seine-Saint-Denis étaient mineures. L'âge médian : quatorze ans et huit mois. L'âge de Lola.

Nîmes, Perpignan, Paris, Grenoble, Toulouse, Bobigny. Six juridictions. Six résultats identiques. Le verdict de Lola n'est pas une erreur. C'est un barème.

Le barème fonctionne selon une arithmétique lisible. La loi prévoit vingt ans. Le parquet en requiert entre huit et vingt. Le tribunal en prononce entre trois et quatorze. Les réductions de peine, les crédits automatiques, les aménagements divisent le résultat par deux. Le temps effectivement passé en détention pour l'exploitation sexuelle d'enfants oscille, dans la majorité des cas documentés, entre dix-huit mois et sept ans. Pour les complices — chauffeurs, logisticiens, rabatteurs —, la peine effective descend sous les six mois. Pour les clients, elle est nulle.

Ce barème produit un ratio que n'importe quel acteur rationnel peut calculer.

Cent mille euros en six mois pour le réseau de Toulouse. Trois à quatre ans de coût pénal moyen. Les verdicts comparés suffisent à mesurer le barème.

En février 2025, un homme dirige un réseau de cocaïne entre les Antilles et Dunkerque : douze ans de prison ferme et soixante-neuf millions d'euros d'amende. En novembre 2025, la tête d'un réseau de cannabis en Saône-et-Loire : dix ans. En Creuse, deux détenus pilotant un trafic depuis leur cellule : huit et douze ans. Un réseau de taille moyenne en Morbihan : sept ans ferme pour le commanditaire, quatre à cinq ans pour les lieutenants. Une simple mule transportant vingt kilos de résine sur autoroute : deux ans ferme.

Pour les atteintes aux biens, la hiérarchie est identique. Le braquage d'une bijouterie Leclerc en bande organisée : dix à seize ans de réclusion criminelle. Chopard, place Vendôme : huit et douze ans. Trois cambriolages à main armée : quatre ans ferme. L'association de malfaiteurs pour financement politique d'un ancien président de la République : cinq ans ferme, exécution provisoire, incarcération immédiate.

Un réseau d'exploitation sexuelle faisant violer une enfant de quatorze ans trente à quarante fois par jour, sur quatre villes, avec comptabilité et logistique : quatre ans dont un avec sursis. Deux coaccusés relaxés. Un mineur complice jugé séparément : cinq ans — davantage que les proxénètes adultes. La moyenne nationale, selon les statistiques du ministère de la Justice pour 2023, situe la peine prononcée pour proxénétisme aggravé à vingt-sept mois et demi. Celle du vol avec circonstances aggravantes : vingt-quatre mois. Cinq mois d'écart entre voler un objet et violer un enfant.

C'est pourquoi les affaires de proxénétisme sur mineurs ont été multipliées par six en cinq ans. C'est pourquoi les estimations gouvernementales situent entre six mille et vingt mille le nombre d'adolescents exploités sur le territoire. C'est pourquoi le parquet de Bobigny enregistre, entre janvier et avril 2025, autant de signalements qu'en une année entière. Le marché lit le tarif. Le marché ajuste son offre.

La mère de Lola a saisi l'arithmétique avant tout le monde. Elle a apostrophé la présidente du tribunal : « Dans deux ans, ils sont dehors. Ils vont tuer ma fille. Bravo la justice. »

Le condamné a ri. Le rire n'est pas un détail. C'est le signal que le système envoie, malgré lui, à ceux qui l'observent. On rit quand la sanction confirme ce que l'on savait : que le rapport entre le bénéfice de l'exploitation et le coût de la condamnation reste massivement favorable à l'exploitant.

Cinquième engrenage : la question

Celui-ci est le plus silencieux. Il ne figure dans aucun article de loi. Il n'apparaît dans aucun recueil de jurisprudence. Il opère dans le huis clos de l'audience, à la surface exacte où la justice et la victime se regardent.

La présidente du tribunal a posé à Lola une question. Pourquoi n'avait-elle pas frappé aux portes d'un commissariat pour s'enfuir ?

La question est légitime dans le cadre procédural. Elle est dévastatrice dans le cadre humain. Elle déplace, sans le dire, la charge de la preuve comportementale vers la victime. Ce n'est plus au système de justifier son absence de protection. C'est à l'enfant de justifier son absence de fuite. Pourquoi n'as-tu pas couru ? Pourquoi n'as-tu pas crié ? Pourquoi n'as-tu pas résisté ? La question suppose que l'enfant disposait d'une liberté que le système n'avait pas su lui garantir. Elle suppose que le mécanisme d'emprise est une circonstance atténuante de l'inaction, et non la preuve centrale du crime.

Lola a répondu sept mots.

« J'étais faible. Sous emprise. »

Elle a quatorze ans. Elle vient de formuler, en sept mots, ce que la psychiatrie met des chapitres à décrire et que le droit refuse d'intégrer pleinement dans ses raisonnements : la domination ne s'exerce pas par la contrainte physique. Elle s'exerce par la destruction méthodique de la capacité à concevoir une alternative. On ne retient pas un enfant dans un réseau de prostitution avec des chaînes. On le retient en abolissant, jour après jour, client après client, toute croyance en la possibilité d'un ailleurs.

L'enfant violée à treize ans. L'enfant dont la plainte a été classée. L'enfant dont la tentative de suicide n'a rien déclenché. L'enfant dont les fugues n'ont alerté personne. L'enfant recrutée, dressée, exploitée trente à quarante fois par jour. Et quand enfin elle se tient debout dans un tribunal, la justice lui demande : pourquoi n'es-tu pas venue nous voir ?

Le cinquième engrenage ne broie pas le corps. Il broie la parole. Il transforme la victime en justiciable de sa propre victimisation.

Cinq engrenages. Un classement. Un silence. Une déqualification. Un verdict. Une question. Aucun de ces mécanismes n'est le fait d'une personne malveillante. Aucun ne résulte d'un ordre donné. Aucun ne constitue, pris isolément, un scandale. C'est leur enchaînement qui produit le résultat.

Et le résultat est celui-ci.

Un enfant de quatorze ans a été violée entre trente et quarante fois par jour pendant des mois. Le système judiciaire français a produit, au terme de sa procédure complète, quatre ans de prison dont un avec sursis pour deux individus, une relaxe pour deux autres, zéro client identifié, et une question adressée à la victime sur les raisons de son silence. Les archives des tribunaux démontrent que ce résultat n'est pas un accident : il se reproduit, à l'identique, dans chaque juridiction du territoire.

Ce texte ne formule pas de recommandation. D'autres s'en chargent. Ils le font depuis des années. La sénatrice Billon l'a fait en rédigeant la loi, puis en constatant qu'elle n'était pas appliquée. Les associations le font à chaque verdict. Les parents de Lola l'ont fait en criant dans un tribunal.

Ce texte se contente d'aligner les chiffres.

Vingt ans encourus. Quatre ans prononcés. Dix-huit mois effectifs. Zéro client poursuivi. Six mille à vingt mille enfants exploités. Six fois plus d'affaires en cinq ans. Un marché en croissance.

Un condamné qui rit.

Le tarif est public. Tout le monde peut le lire. Et tout le monde le lit.

Cadre : Mécaniques du Pouvoir — Application de la Règle III.