Cinq plaies vaginales. Deux plaies anales. Un non-lieu.

Lisez ces mots une seconde fois. Puis demandez-vous ce qu'il faut de plus pour qu'un corps parle suffisamment fort aux oreilles de ceux qui refusent d'entendre.

Le 7 décembre 2025, aux Folies Bergère, Brigitte Macron glisse à l'oreille d'un humoriste tremblant : « S'il y a des sales connes, on va les foutre dehors. » La caméra capte. Le masque tombe. Non pas celui des militantes féministes venues troubler le spectacle d'Ary Abittan, mais celui d'un appareil tout entier.

Cet article ne portera pas sur deux mots prononcés en coulisses. Il portera sur ce que ces deux mots permettent d'occulter : les cinq mécanismes précis — médiatiques, judiciaires, politiques — par lesquels un appareil produit, année après année, 2 % de condamnations pour viol. Et comment l'affaire Abittan en constitue la parfaite illustration.

I. Créer un conflit pour en effacer un autre

Observez ce qui se produit dans les heures suivant la diffusion de la vidéo.

Les chaînes d'information en continu s'emparent de l'affaire. Les politiques réagissent en cascade. Le mot-dièse #JeSuisUneSaleConne envahit les réseaux sociaux. Pendant trois jours, la France débat d'une question : Brigitte Macron avait-elle le droit de prononcer ces mots ?

Et pendant ce temps, une autre question disparaît du débat public : que s'est-il passé le 31 octobre 2021 dans l'appartement d'Ary Abittan ?

C'est le premier mécanisme. Les professionnels de la communication l'appellent « déplacement du cadre ». Les manipulateurs, eux, n'ont pas besoin de le nommer. Ils le pratiquent d'instinct.

Le principe est simple : créer un conflit secondaire pour effacer le conflit principal. Brigitte Macron contre les féministes — voilà le nouveau match que les médias arbitrent avec gourmandise. L'accusation initiale de viol ? Effacée.

Cette logique produit un effet politique précis : elle détourne le regard collectif.

Pendant que l'opinion publique s'écharpe sur la vulgarité d'une première dame, personne ne demande pourquoi 70 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. Personne n'interroge les moyens alloués aux brigades spécialisées. Personne n'exige de comptes sur la formation des magistrats aux spécificités des violences sexuelles.

Le scandale périphérique chasse le problème central. L'écume médiatique masque la vague de fond institutionnelle.

II. La fabrique institutionnelle du doute

Examinons le traitement judiciaire de l'affaire avec la précision qu'il mérite.

L'ordonnance de non-lieu, rendue en avril 2024 et confirmée en appel en janvier 2025, mentionne des éléments qui, dans tout autre contexte, constitueraient un faisceau d'indices accablant : des lésions vaginales et anales compatibles avec une pénétration non consentie, des messages envoyés par la plaignante dans les minutes suivant les faits évoquant douleur et humiliation, un état de stress post-traumatique diagnostiqué par des professionnels de santé.

Pourtant, les magistrats concluent à l'absence d'« indices graves ou concordants ».

Le mot-clé se trouve dans leur motivation : « équivocité ».

La plaignante aurait émis des signaux équivoques. Elle n'aurait pas été suffisamment claire dans son refus.

Une femme peut présenter des lésions anales documentées médicalement. Elle peut envoyer des messages décrivant sa douleur dans les minutes qui suivent. Elle peut développer un stress post-traumatique nécessitant un suivi psychiatrique. Elle peut tenter de mettre fin à ses jours après le non-lieu.

Mais si elle n'a pas griffé, mordu, fui dans la nuit, alors ses signaux restent « équivoques ».

L'appareil judiciaire exige des victimes qu'elles réagissent selon un scénario préétabli — celui des films, celui des représentations collectives. Or, la recherche en psychotraumatisme documente depuis des décennies les réactions de sidération, de dissociation, de soumission qui constituent des réponses physiologiques normales face à une agression. Le corps se fige. La victime « coopère » pour survivre.

Ces réactions sont connues, décrites, enseignées dans les facultés de médecine. Elles restent largement ignorées dans les prétoires.

C'est le deuxième mécanisme : faire porter à la victime la responsabilité de prouver l'évidence. Tu n'as pas dit non assez fort. Tu n'as pas fui assez vite. Tu n'as pas crié assez clairement. Et puisque tu n'as pas réagi comme nous l'attendions, le doute existe. Et le doute bénéficie à l'accusé.

Quatre ans après les faits, la plaignante vit recluse. Elle a tenté de mettre fin à ses jours. L'accusé, lui, remonte sur scène sous les applaudissements.

III. L'inversion des rôles

Observez maintenant le vocabulaire déployé autour d'Ary Abittan depuis le prononcé du non-lieu.

« Innocenté. » « Blanchi. » « Victime d'acharnement. » Son avocate déclare aux médias : « La justice a considéré qu'Ary Abittan est innocent. Les sept magistrats qui ont eu à statuer sur ce dossier sont unanimes. »

Or, juridiquement, cette affirmation est fausse.

Un non-lieu n'établit pas l'innocence. Il signifie que les juges d'instruction estiment ne pas disposer de charges suffisantes pour renvoyer l'affaire devant une juridiction de jugement. Seul un acquittement prononcé par une cour d'assises, après un procès contradictoire, établit juridiquement l'innocence.

Il n'y a jamais eu de procès dans l'affaire Abittan. La justice ne s'est jamais prononcée sur sa culpabilité ou son innocence. Elle a simplement estimé que les éléments réunis ne permettaient pas d'aller jusqu'au procès.

Quand le député Julien Odoul affirme sur BFM TV qu'Abittan a été reconnu « non-coupable », il commet une erreur factuelle — ou un mensonge délibéré. Mais cette erreur, répétée sur les plateaux, finit par s'imprimer dans l'opinion. La répétition vaut démonstration.

C'est le troisième mécanisme : l'inversion des rôles. L'accusé devient victime — victime des féministes, victime de l'acharnement, victime d'une époque devenue folle. Celles qui dénoncent deviennent les agresseuses. L'inversion symbolique est complète.

IV. La caution du pouvoir

Pourquoi Brigitte Macron se trouvait-elle aux Folies Bergère ce soir-là ?

La réponse est politique avant d'être personnelle.

Se rendre au spectacle d'un homme dont la réputation reste contestée par une partie de l'opinion, c'est afficher publiquement son soutien. C'est signifier, par sa seule présence, que l'establishment considère l'affaire close. C'est transférer la légitimité symbolique de la fonction de première dame vers un homme qui en a besoin pour reconstruire sa carrière.

C'est le quatrième mécanisme : la caution par association. L'association vaut démonstration. Si Brigitte Macron soutient Abittan, c'est qu'il le mérite. Si l'Élysée l'accueille, c'est qu'il est fréquentable.

Et quand la vidéo devient virale, la réaction de l'Élysée est calibrée : il ne fallait voir dans ces propos qu'une « critique de la méthode radicale » employée par les militantes.

V. Le déplacement du problème

La question n'est plus « Est-il acceptable qu'une première dame insulte des femmes qui dénoncent les violences sexuelles ? ». La question devient « Les féministes ont-elles le droit de perturber un spectacle ? ».

Le cadre change. Le débat s'enlise dans des considérations sur les méthodes militantes. Et les chiffres, eux, restent dans l'ombre.

Posons-les sur la table, puisque les émotions semblent insuffisantes à ébranler l'appareil.

Entre 5 et 10 % des victimes de viol portent plainte. L'immense majorité — 90 à 95 % — ne franchit jamais la porte d'un commissariat. Par peur de ne pas être crue. Par honte. Par anticipation de l'épreuve que constitue le parcours judiciaire.

Sur les plaintes effectivement déposées, 70 % sont classées sans suite par le parquet. Sur les 30 % qui franchissent ce premier filtre, environ 24 % aboutissent à un non-lieu à l'issue de l'instruction.

Au terme de ce parcours d'obstacles, moins de 2 % des viols commis en France aboutissent à une condamnation.

Deux pour cent.

Ce chiffre signifie que pour chaque agresseur condamné, quarante-neuf autres marchent librement. Reprennent leur vie. Pour certains, remontent sur scène. Reçoivent le soutien des premières dames.

L'appareil judiciaire français n'a pas besoin de protéger activement les agresseurs. Il lui suffit de rendre le parcours des victimes suffisamment éprouvant, suffisamment long, suffisamment humiliant pour que la plupart renoncent.

L'impunité n'est pas un dysfonctionnement. Elle en est le produit.

Ce que l'affaire Abittan révèle

Ce que je viens de décrire — le déplacement médiatique du débat, la fabrication judiciaire du doute, l'inversion des rôles, la caution symbolique du pouvoir, le déplacement du problème — ce ne sont pas des anomalies. Ce sont des rouages.

Les mêmes procédés qu'on observe chez les manipulateurs individuels opèrent à l'échelle des institutions. Le prédateur prospère dans l'angle mort de la vigilance collective. L'institution, elle, prospère dans l'angle mort de notre indignation sélective.

L'affaire Abittan n'est pas un cas isolé. Elle est un cas d'école.

Elle révèle un écosystème où la parole de la victime pèse structurellement moins que celle de l'accusé. Où les preuves exigées sont par définition impossibles à réunir. Où les réactions physiologiques normales face au trauma sont retournées contre celles qui les manifestent. Où celles qui osent protester sont publiquement insultées par les plus hautes sphères du pouvoir.

Cet écosystème n'a pas besoin de conspiration pour fonctionner. Il n'a pas besoin de directives secrètes ni de coordination occulte.

Il lui suffit d'inertie.

Et de notre silence.

Épilogue

Cinq plaies vaginales. Deux plaies anales. Des messages décrivant la douleur. Un stress post-traumatique. Une tentative de suicide.

Et un mot pour tout effacer : « équivocité ».

Combien de lésions faut-il pour qu'un corps soit entendu ?

Combien de victimes faut-il pour qu'un appareil se remette en question ?

Et combien de temps encore accepterons-nous qu'un appareil qui produit 2 % de condamnations se présente comme le garant de la justice ?