Il existe une façon d'observer une guerre qui ne figure dans aucun manuel militaire. On ne regarde pas les fronts, ni les cartes, ni les communiqués. On regarde les comptes. Qui achète quoi. Qui investit où. Qui convainc qui de déclencher quoi. Et pour le compte de qui.
La guerre menée par les États-Unis contre l'Iran depuis le 28 février 2026 offre, à qui veut regarder sans détourner les yeux, un cas d'école : celui d'une famille dont les intérêts financiers s'articulent avec une précision remarquable autour des décisions militaires d'un État qu'elle dirige.
Trump passe pour imprévisible. Ses alliés l'excusent par l'instinct, ses adversaires le réduisent au narcissisme, les analystes cherchent une doctrine là où il n'y en a pas. Mais il existe une grille de lecture plus simple et plus froide : Trump est d'abord un homme d'affaires. Ses décisions, observées sur la durée, obéissent à une logique unique — l'enrichissement personnel et familial. La guerre en Iran n'échappe pas à cette règle. Elle l'illustre avec une précision qui devrait, en d'autres temps, provoquer une enquête d'État.
Ce texte ne juge pas. Il comptabilise.
I. Les fils et les drones
Le 9 mars 2026, la société Powerus annonçait son introduction prochaine au Nasdaq via une fusion inversée avec Aureus Greenway Holdings, un opérateur de terrains de golf partiellement détenu par Donald Trump Jr. et Eric Trump. Powerus, créée il y a moins d'un an dans la région de West Palm Beach en Floride, fabrique des drones. Elle vient d'acquérir trois entreprises concurrentes en six mois, a levé 60 millions de dollars et vise des contrats avec le Pentagone.
Le moment est idéal pour cela. En décembre 2025, l'administration Trump interdisait les nouveaux modèles de drones chinois — ceux-là mêmes qui dominaient jusqu'alors le marché civil et commercial — sur l'ensemble du territoire américain. Dans la foulée, le Pentagone lançait son initiative baptisée « Drone Dominance », dotée d'un budget de 1,1 milliard de dollars pour procurer des centaines de milliers de systèmes d'origine américaine d'ici 2027. Le vide créé par la réglementation est immense. Powerus entend le combler.
Les actionnaires de Powerus comprennent, outre le véhicule de placement américain de la famille Trump, la banque d'affaires Dominari Securities, que les Trump ont soutenue et qui a facilité leurs opérations en cryptomonnaies. Donald Trump Jr. siège par ailleurs au conseil consultatif d'Unusual Machines, fabricant de composants de drones, lui-même actionnaire de Powerus.
Eric Trump, de son côté, a pris une participation dans Xtend, un fabricant israélien de drones ayant ouvert en 2025 un site de production à Tampa, en Floride. En novembre 2025, Xtend obtenait un contrat de plusieurs millions de dollars auprès du Département américain de la Guerre pour développer des drones d'attaque à sens unique intégrant de l'intelligence artificielle. Ces appareils ont été utilisés pour la première fois en opérations de combat lors des frappes américano-israéliennes contre l'Iran, fait confirmé par le Commandement central américain.
La fortune personnelle de Donald Trump Jr., estimée à environ 50 millions de dollars avant la prise de fonction de son père en janvier 2025, avait été multipliée par six à la fin de l'année, selon Forbes. La cryptomonnaie et les participations dans des entreprises bénéficiant de contrats fédéraux en constituent les moteurs principaux.
II. Kushner, le négociateur qui travaille pour ses clients
Le 28 février 2026, Donald Trump déclarait l'ouverture des « opérations de combat majeures » contre l'Iran. Quelques jours plus tard, lors d'une conférence de presse, le président américain nommait son gendre Jared Kushner parmi les conseillers l'ayant conduit à franchir ce seuil.
Kushner n'occupe aucun poste officiel. L'administration le classe comme « bénévole ». Son activité principale déclarée est la direction d'Affinity Partners, un fonds de capital-investissement qu'il a fondé en Floride en janvier 2021, immédiatement après son départ de la Maison-Blanche.
Les principaux clients d'Affinity Partners sont les monarchies du Golfe. L'Arabie Saoudite, par son Fonds public d'investissement dirigé par le prince héritier Mohammed ben Salmane, a engagé 2 milliards de dollars dans le fonds en 2021. Ce choix a surpris les équipes d'analyse interne du fonds saoudien, qui avaient recommandé de rejeter la proposition en invoquant « l'inexpérience » de l'équipe d'Affinity et des honoraires jugés « excessifs ». La recommandation a été écartée par MBS lui-même. Depuis lors, Affinity perçoit 1,25 % par an sur l'apport saoudien, soit 25 millions de dollars annuels. La commission sénatoriale américaine des finances estime que Kushner aura encaissé 137 millions de dollars du seul Fonds saoudien d'ici août 2026.
Les Émirats arabes unis ont placé environ 200 millions de dollars supplémentaires. Le Qatar figure parmi les autres clients. Au total, selon l'enquête de la commission sénatoriale menée en 2024, Affinity a perçu quelque 157 millions de dollars en honoraires de gestion de ses clients étrangers sans avoir distribué le moindre centime de rendement à ses investisseurs.
La relation entre Kushner et Riyad ne se limite pas aux honoraires annuels. En septembre 2025, le Fonds saoudien, Affinity Partners et le fonds Silver Lake rachetaient conjointement Electronic Arts, l'éditeur des franchises Sims et Madden NFL, pour 55 milliards de dollars — le plus grand rachat par emprunt de l'histoire des marchés financiers. Kushner avait lui-même introduit le Fonds saoudien auprès de la direction d'EA et conduit les négociations pendant plusieurs mois dans la discrétion.
En août 2026, l'Arabie Saoudite aura le droit de renégocier les termes de son accord avec Affinity Partners ou d'en retirer la totalité des fonds engagés. Ce délai tombe au cœur du conflit iranien. Pendant que Kushner représentait officieusement les États-Unis à Genève face aux négociateurs iraniens, son principal client disposait d'un levier de deux milliards de dollars à exercer dans les mois suivants. La commission sénatoriale américaine a qualifié cette configuration de source de « conflits d'intérêts inhabituels » pour un conseiller impliqué dans des négociations de politique étrangère.
Ces mêmes États — l'Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis — ont fait pression sur Trump pour qu'il attaque l'Iran. Selon le Washington Post, Mohammed ben Salmane a passé plusieurs appels privés à Trump en février 2026 pour l'y encourager. CNN rapportait que les Émirats suivaient la même ligne. L'Iran est le rival régional de ces deux monarchies. Son affaiblissement militaire leur est profitable.
Kushner, qui perçoit des dizaines de millions annuels de ces cours du Golfe, a néanmoins pris la route de Genève. Sans titre ni mandat officiel, il y a tenu le rôle de représentant américain face aux négociateurs iraniens, violant ainsi l'engagement public qu'il avait pris en février 2024 de ne pas s'impliquer dans la politique étrangère du second mandat Trump. À l'issue de cette médiation, Kushner et Witkoff n'ont émis aucun communiqué. Les deux hommes étaient, selon des sources proches des discussions, déçus par la position iranienne. Kushner a ensuite rapporté à Trump que l'Iran « jouait la montre » et qu'un accord satisfaisant prendrait « des mois ». Cette évaluation, favorable à la frappe, contredisait directement les conclusions des services de renseignement américains, qui ne voyaient pas de menace imminente.
Trump a choisi la guerre.
III. La boucle complète
Depuis sa réélection de novembre 2024, les entreprises lancées par la famille Trump ont généré au moins 4 milliards de dollars de profits et de patrimoine papier, selon le Wall Street Journal. Les secteurs couverts sont l'immobilier, la cryptomonnaie, la défense et les médias. La guerre n'a pas créé cet empire. Elle l'a accéléré.
Steve Witkoff, envoyé spécial de Trump au Moyen-Orient, est cofondateur de World Liberty Financial, une entreprise de cryptomonnaie. En janvier 2025, le conseiller à la sécurité nationale des Émirats arabes unis a acquis 49 % de cette société pour 250 millions de dollars, dont 187 millions dirigés vers des entités liées à la famille Trump et 31 millions vers la famille Witkoff. En mai 2025, un autre véhicule financier contrôlé par ce même conseiller émirati achetait pour 2 milliards de dollars supplémentaires de jetons WLF. Les Émirats arabes unis ont donc injecté au total plus de 2,2 milliards de dollars dans le dispositif financier de la famille Trump et de son envoyé spécial au Moyen-Orient.
La structure est désormais visible dans son ensemble. Les États du Golfe financent les conseillers non officiels du président. Ces conseillers défendent, dans les délibérations internes, l'option militaire souhaitée par leurs financeurs. La guerre crée une demande industrielle — drones, armements, contrats de défense — que les fils du président sont positionnés pour satisfaire à travers leurs participations. La réglementation favorable vient compléter le tableau : l'interdiction des drones chinois, décidée par l'administration Trump, a ouvert précisément le marché que Powerus entend exploiter.
Le sénateur républicain Lindsey Graham, s'exprimant sur Fox News début mars 2026, a résumé la situation avec une franchise inhabituelle : « Quand ce régime tombera, on va se faire beaucoup d'argent. » Il parlait de l'Iran. Il pensait aux réserves pétrolières, aux partenariats futurs, aux 31 % des réserves mondiales connues que le Venezuela et l'Iran représentent combinés. Ce n'était pas une analyse géopolitique. C'était un bilan prévisionnel.
IV. Ce que la loi dit, et ce qu'elle ne fait pas
Plusieurs juristes américains ont relevé que la présence de Kushner dans les négociations pourrait violer le Logan Act, qui interdit aux citoyens privés de conduire des tractations avec des gouvernements étrangers. L'administration contourne l'obstacle en qualifiant Kushner de « bénévole », statut qui l'exonère des obligations déclaratives applicables aux agents de l'étranger.
Kedric Payne, directeur juridique du Campaign Legal Center, a déclaré au Financial Times que les contrats de défense obtenus par des entreprises dans lesquelles Trump Jr. est impliqué créent une apparence de conflit d'intérêts insupportable, même si l'influence directe n'est pas prouvée : « Les présidents sont censés éviter ne serait-ce que l'apparence qu'ils utilisent leur fonction pour enrichir leur famille. »
Au moins deux entreprises soutenues par Trump Jr. avaient obtenu, en 2025, des contrats du Département de la Défense représentant collectivement plusieurs centaines de millions de dollars.
Aucune enquête fédérale n'est ouverte.
Chute
Une guerre est un événement géopolitique, militaire, humanitaire. Elle mobilise des récits sur la liberté, la sécurité, la nécessité historique. Ces récits existent. Ils circulent. Ils remplissent les journaux télévisés et les communiqués officiels.
En dessous, il y a les comptes.
Les comptes, eux, ne racontent pas de récits. Ils enregistrent des flux. Qui a reçu quoi, de qui, avant que les bombes tombent. Qui a conseillé quoi, au bénéfice de qui, pendant les négociations. Qui a engagé des fonds où, grâce à quelles décisions réglementaires, au moment précis où la demande militaire s'envolait.
Décrire n'est pas prescrire.