Il y a une loi dans les conflits armés que les stratèges militaires connaissent et que les décideurs politiques refusent systématiquement d'appliquer : chaque opération produit des conséquences que l'opération suivante devra affronter. Les adversaires que vous créez en frappant coûtent plus cher que ceux que vous auriez détruits en négociant.
Israël en a fait l'expérience à plusieurs reprises. Documentée. Vérifiable. Et répétée.
Le Hamas : l'ennemi fabriqué.
Dans les années 1970, l'administration militaire israélienne à Gaza perçoit l'OLP d'Arafat comme l'ennemi principal. L'OLP est laïque, nationaliste, diplomatiquement reconnue dans les capitales. Face à elle, les Frères musulmans locaux semblent inoffensifs. Mieux : ils font contrepoids.
Le cheikh Ahmed Yassine fonde en 1973 son centre islamique Al-Moujamma al-Islami. L'administration militaire israélienne lui accorde sa reconnaissance officielle en 1979, lui permet de construire des mosquées, des écoles, des cliniques, une université islamique. Elle lui accorde une légitimité institutionnelle que l'OLP n'a pas sur le territoire. La stratégie est documentée par les protagonistes eux-mêmes. Yitzhak Segev, gouverneur militaire israélien à Gaza au début des années 1980, l'a confié à un journaliste du New York Times : « Le gouvernement israélien m'a donné un budget, et l'administration militaire donne aux mosquées. » Avner Cohen, fonctionnaire israélien des affaires religieuses à Gaza pendant plus de vingt ans, a été plus direct encore dans une interview au Wall Street Journal en janvier 2009 : « Le Hamas, à mon grand regret, est une création d'Israël. »
L'objectif, documenté par les historiens du conflit, était de diviser le mouvement palestinien. L'objectif atteint : Yassine construit pendant quinze ans un réseau social, religieux et organisationnel qui supplante progressivement l'OLP dans les territoires. Quand la première Intifada éclate en décembre 1987, il dispose d'une infrastructure. Il en fait le Hamas. Israël interdit l'organisation deux ans plus tard. Deux ans trop tard.
Yasser Arafat lui-même qualifiait le Hamas de « créature d'Israël ». Ce n'est pas une formule militante. C'est une description de la mécanique.
L'Autorité palestinienne : l'alternative progressivement neutralisée.
La mécanique ne s'arrête pas aux années 1970. Elle se prolonge sous une forme différente. Après les accords d'Oslo de 1993, l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas était censée devenir le partenaire de paix, l'alternative crédible au Hamas. Israël a systématiquement empêché qu'elle le devienne.
Expansion continue des implantations de peuplement en Cisjordanie, qualifiées d'annexion illégale par la force par la Cour internationale de justice dans son avis consultatif du 19 juillet 2024, avec 700 000 colons installés sur ce territoire en 2024 selon les données de l'ONU. Absence de succès politiques mesurables lors des négociations. Maintien d'un régime de contrôle quotidien aux checkpoints, qui érode son autorité et sa légitimité aux yeux de ceux qu'il est censé gouverner.
L'Autorité palestinienne est devenue une autorité sans autorité : reconnue diplomatiquement par le monde, incapable de protéger ses administrés ou de leur offrir une perspective. La corruption du Fatah faisait le reste. La Fondation pour la Recherche Stratégique, dans une note d'avril 2006, notait que « les électeurs palestiniens sanctionnaient un pouvoir déconsidéré » qui n'avait pas su mettre en place une administration moderne malgré quarante ans d'hégémonie.
Ce que cette neutralisation produit dans les corps et les esprits, les chiffres le documentent sans ambiguïté. En 2023, selon le rapport mondial de Human Rights Watch s'appuyant sur les données de l'OCHA-ONU, les autorités israéliennes ont démoli 1 004 structures palestiniennes en Cisjordanie, déplaçant 1 870 personnes. La même année, 2 873 Palestiniens ont été placés en détention administrative, sans chef d'accusation ni procès, sur la seule base d'informations secrètes. En Cisjordanie, 464 Palestiniens ont été tués par les forces israéliennes en 2023, dont 109 mineurs, soit plus du double de toutes les années précédentes depuis 2005. Cette réalité n'est pas périphérique à la question de la radicalisation. Elle en est le substrat direct. Une population qui voit ses maisons détruites, ses proches emprisonnés sans procès et ses membres tués sans recours judiciaire ne choisit pas la radicalisation. Elle y arrive par élimination de toutes les alternatives.
Dans ce vacuum politique, le Hamas s'est présenté comme l'alternative. Aux élections législatives du 25 janvier 2006, la première élection libre organisée dans les territoires, le Hamas a remporté 74 des 132 sièges du Conseil législatif palestinien. Taux de participation : 77,6 %. L'Encyclopédie Universalis qualifie ce résultat de « vote sanction contre l'Autorité palestinienne et ses pratiques ». Pas parce que les Palestiniens avaient choisi l'idéologie islamiste. Parce que l'autre option avait été rendue inopérante.
Israël n'a pas seulement contribué à créer le Hamas dans les années 1970. Il a entretenu les conditions de sa domination dans les années 2000 et 2010 en ne laissant pas exister une alternative.
Le Hezbollah : l'ennemi produit.
En juin 1982, Israël envahit le Liban sous l'intitulé Opération Paix en Galilée. L'objectif déclaré : détruire l'OLP en soixante-douze heures sur une bande de quarante kilomètres au nord de la frontière. L'objectif réel, documenté par un chroniqueur militaire israélien lui-même : pousser l'OLP à des actes terroristes pour justifier une invasion totale, installer un gouvernement chrétien pro-israélien à Beyrouth, signer un traité de paix. Le Premier ministre Begin avait promis quarante ans de paix.
L'invasion dure jusqu'en 2000. Dix-huit ans d'occupation. La population chiite du sud Liban, qui avait d'abord accueilli favorablement le départ des combattants palestiniens, subit l'occupation. Elle devient hostile. En 1982, pendant l'invasion, des clercs chiites demandent l'aide de l'Iran. Téhéran envoie quinze cents Gardiens de la révolution. Le Hezbollah naît de cette rencontre entre une population occupée, une idéologie disponible et un parrain régional à la recherche d'un levier.
Ehud Barak l'a dit explicitement dans une interview au Weekly Standard : le Hezbollah est né de l'occupation israélienne du Liban, que l'armée israélienne aurait dû quitter bien plus tôt. Ce n'est pas une accusation venue de l'extérieur. C'est un constat fait par un ancien Premier ministre et ancien chef d'état-major israélien.
En voulant détruire l'OLP, Israël a produit le Hezbollah. Plus puissant, plus idéologiquement rigide, plus difficile à négocier. Quarante ans plus tard, l'organisation dispose d'un arsenal de précision, d'une structure quasi-étatique comprenant hôpitaux, écoles et universités, et de racines profondes dans la société libanaise chiite. Elle est entrée au gouvernement libanais. Elle contrôle une partie du territoire. Elle a survécu à plusieurs guerres avec Israël, dont celle de 2006 qu'elle a présentée, non sans raison, comme une victoire politique.
La doctrine de la décapitation : une stratégie qui renforce.
Depuis vingt ans, Israël pratique systématiquement l'assassinat ciblé de ses adversaires. Yassine, fondateur du Hamas, est tué en mars 2004. Son successeur Rantissi est tué un mois plus tard. Le chef d'état-major israélien Moshe Yaalon avait lui-même qualifié l'opération de « décapitation » du Hamas, lors d'une conférence de sécurité à Tel Aviv le 24 mars 2004. L'organisation a nommé un successeur en quelques jours, puis un autre. Haniyeh, chef du bureau politique, est assassiné à Téhéran en juillet 2024. Nasrallah, chef du Hezbollah depuis trente-deux ans, est tué à Beyrouth en septembre 2024. Son successeur pressenti Safieddine est tué deux semaines plus tard.
Le Hamas est toujours debout trente ans après la mort de son fondateur. Jean-Paul Chagnollaud, politologue spécialiste du Moyen-Orient, a formulé ce que les faits confirment dans une interview à Public Sénat le 31 juillet 2024 : aucun assassinat n'a conduit à l'éradication du Hamas. Quand Yassine et Rantissi ont été tués à moins d'un mois d'intervalle en 2004, les analystes ont observé au contraire un durcissement de la position du mouvement. Chaque martyr alimente le recrutement. Chaque décapitation produit une hydre.
Pour le Hezbollah, la mort de Nasrallah en septembre 2024 a affecté le commandement militaire. L'organisation n'est pas que militaire. Naïm Qassem, nommé successeur fin octobre 2024, n'a pas le charisme de Nasrallah. Mais le Hezbollah existait avant Nasrallah, il existera après lui. Abbas Moussaoui, son prédécesseur, avait été assassiné par Israël en 1992. Le successeur désigné par le destin s'appelait Hassan Nasrallah.
La logique est la même dans tous ces cas. Elle n'est pas spécifiquement israélienne. Les États-Unis ont financé les moudjahidines afghans pour affronter l'URSS. Les moudjahidines ont produit Al-Qaïda. La France a soutenu des régimes autoritaires au Sahel pour stabiliser la région. L'instabilité a produit des groupes djihadistes. C'est une mécanique de cause à effet, pas un complot. Un calcul à court terme qui ignore les conséquences à long terme.
Ce qui distingue le cas israélien, c'est la répétition. Plusieurs fois le même scénario. Plusieurs fois la même erreur de calcul. Et une variable que les précédents cas n'avaient pas produite à cette échelle : l'Iran.
Un fait rarement mentionné dans ce débat : en juillet 1982, lorsqu'Israël envahit le Liban, l'Iran a dans un premier temps refusé de s'engager directement, concentrant ses forces sur la guerre contre l'Irak de Saddam Hussein. C'est l'occupation israélienne du territoire libanais qui a maintenu le terrain disponible assez longtemps pour que Téhéran change de calcul. Les Gardiens de la révolution envoyés dans la vallée de la Bekaa n'ont trouvé un ancrage durable que parce que l'occupation israélienne durait depuis des années et produisait une hostilité chiite croissante. Sans les dix-huit ans d'occupation, il n'y avait pas de terrain. L'Iran a capitalisé sur un vacuum qu'Israël avait créé.
La même mécanique s'observe côté Hamas. Selon les données compilées à partir des déclarations d'experts du Moyen-Orient, l'Iran finance le Hamas à hauteur de plusieurs dizaines de millions de dollars par an depuis 1993. Des documents militaires saisis par Tsahal et publiés en 2024 précisent les montants : 42 millions de dollars transférés à l'aile militaire du Hamas en 2019, 12 millions en 2020. L'Iran ne finance pas le Hamas depuis toujours. Il a commencé à le faire sérieusement au moment où les alternatives palestiniennes laïques s'effondraient et où le blocus de Gaza fermait les autres perspectives. Il a trouvé un investissement rentable dans un vacuum qu'il n'avait pas créé, mais que la politique israélienne maintenait ouvert.
Après les frappes israéliennes de 2024 qui ont décimé le commandement du Hezbollah, le Corps des Gardiens de la révolution a reconstruit l'organisation de l'intérieur, selon le Times of Israël de mars 2026. Le Hezbollah survit à la décapitation parce que l'Iran en a fait une institution, pas seulement une milice. Et il continue de disposer d'un parrain régional que la politique israélienne a rendu indispensable en supprimant toutes les autres options.
L'Iran n'a pas construit son influence régionale contre Israël. Il l'a construite dans les espaces que la politique israélienne laissait vacants.
Ce que l'opération actuelle est en train de produire.
Avant octobre 2023, dix-sept ans de blocus avaient déjà fabriqué le substrat. Depuis 2007, Gaza est soumise à une restriction des flux de personnes et de marchandises documentée par les agences de l'ONU. Avant le 7 octobre 2023, le taux de chômage atteignait 47 % dans le territoire selon les données du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l'ONU. L'économie était structurellement déprimée. Et la population était exceptionnellement jeune : selon les données du US Census Bureau compilées par Statista en 2024, 65 % des habitants de Gaza avaient moins de 25 ans en 2023. L'âge médian était de 19 ans selon les Nations unies. Le blocus a fabriqué exactement les conditions sociales dans lesquelles les organisations radicales recrutent : chômage massif, absence de perspective, population jeune sans horizon.
L'opération militaire en cours depuis octobre 2023 ajoute une couche à ce substrat. 70 % des bâtiments de Gaza ont été détruits selon les estimations de l'OCHA-ONU. Le bilan humain est documenté par la Cour internationale de justice, Amnesty International et Human Rights Watch. Ce que cette destruction produit dans la génération qui la vit, le Premier ministre du Qatar l'a formulé publiquement devant le Forum de Doha en décembre 2023, déclaration reprise par Reuters : l'opération met en danger de radicalisation une génération entière au Moyen-Orient.
Un enfant de douze ans à Gaza en octobre 2023 a maintenant treize ans. Il a perdu des proches. Il a grandi dans les décombres. Dans dix ans, il en aura vingt-trois. L'histoire des conflits armés enseigne ce qu'il fait de cette colère quand il n'y a pas d'alternative politique. Les organisations radicales ne recrutent pas dans le vide. Elles recrutent dans le deuil, la colère et l'absence de débouché.
Ce n'est pas une certitude. C'est une probabilité structurelle. Et c'est exactement le type de probabilité que les précédents cas auraient dû apprendre aux décideurs à prendre au sérieux.
Analyser cette mécanique n'est pas absoudre le Hamas des massacres du 7 octobre. C'est distinguer deux questions que le débat public confond systématiquement : qui est responsable de l'attaque du 7 octobre, et quelles politiques ont rendu cette attaque possible. La première question a une réponse claire. La seconde est plus inconfortable, parce qu'elle oblige à regarder en arrière sans filtre.
Le Hamas a été soutenu pour affaiblir l'OLP. Il a grandi et tué. L'Autorité palestinienne a été affaiblie jusqu'à l'inopérance. Le Hamas a rempli le vacuum. Le Hezbollah est né d'une occupation. Il a grandi et menace. Chaque leader assassiné a produit un successeur plus déterminé ou une organisation plus résiliente. L'Iran a prospéré dans le vacuum laissé par la destruction des alternatives.
Ce qui est en train de naître à Gaza depuis octobre 2023, dans les décombres et dans les esprits, n'a pas encore de nom.
Il en aura un dans dix ans.