Un mot peut mourir de ses usages. Pas de vieillesse. D'épuisement. Quand on lui demande de désigner à la fois le couteau et la plaie, il finit par ne plus rien signifier du tout.

L'antisémitisme est en train de subir ce sort. Pas parce que le phénomène aurait disparu. Il n'a pas disparu. Mais parce qu'un second usage du mot s'est superposé au premier, au point de le recouvrir progressivement. Deux réalités distinctes que le même terme est censé décrire coexistent désormais. La confusion entre les deux n'est pas un accident de langage. C'est un dispositif.


Le premier phénomène est réel, documenté, meurtrier.

L'antisémitisme comme haine des Juifs en tant que groupe a produit les pires massacres de l'histoire européenne. Il n'a pas disparu avec la Shoah. Le Service de protection de la communauté juive recense en France une augmentation de 74 % des actes antisémites entre 2022 et 2023. Ilan Halimi a été torturé à mort en 2006 parce qu'il était juif. Mireille Knoll a été assassinée en 2018 pour la même raison. L'attentat de la synagogue de Pittsburgh en 2018 a tué onze fidèles. Celui de Halle en 2019 visait la communauté juive le jour de Yom Kippour. Ces actes procèdent d'une idéologie cohérente, ancienne, structurée : les Juifs sont un ennemi, une menace, un corps étranger dans le corps social. Ce phénomène-là exige un mot précis et des moyens à sa hauteur.

Le second phénomène est d'une nature radicalement différente.

L'accusation d'antisémitisme comme outil de neutralisation politique s'est développée, en parallèle, comme arme dans le débat public. Son usage : disqualifier les critiques de la politique israélienne avant même que ces critiques ne soient examinées. Son mécanisme : substituer la question de l'identité de celui qui parle à la question de ce qu'il dit. Non plus « est-ce vrai ? » mais « qui êtes-vous pour le dire ? ».


La définition est le terrain où les deux phénomènes se sont confondus officiellement.

En 2016, l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste, l'IHRA, a adopté une définition de travail de l'antisémitisme. La définition de base est irréprochable : « une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard ». Mais la définition s'accompagne d'exemples illustratifs. Et sept de ces onze exemples concernent l'État d'Israël. Parmi eux : « nier au peuple juif son droit à l'autodétermination, par exemple en affirmant que l'existence d'un État d'Israël est une entreprise raciste ». Ou encore : « appliquer à Israël des critères différents de ceux appliqués à tout autre pays démocratique ».

La France a endossé cette définition lors d'un discours présidentiel en février 2019. L'Assemblée nationale l'a approuvée par résolution la même année. Le Sénat en 2021. En mai 2025, un amendement l'a introduite dans la loi sur la lutte contre l'antisémitisme dans l'enseignement supérieur, malgré un double avis négatif des rapporteurs et du gouvernement.

Le problème n'est pas dans la définition de base. Il est dans la glissade qu'elle autorise : de la haine des Juifs en tant que personnes à la critique de l'État d'Israël en tant qu'institution. Ces deux objets ne sont pas de même nature. L'un est une idéologie raciste. L'autre est une position politique, contestable comme toute position politique. Les confondre dans un même terme, c'est immuniser l'une des deux contre la critique en la plaçant sous la protection de l'autre.

La Commission nationale consultative des droits de l'Homme a rejeté cette transposition, dénonçant l'amalgame entre le racisme et la critique légitime d'un État. La rapporteuse spéciale de l'ONU sur la liberté d'expression a jugé la définition contraire à la liberté d'expression dans un rapport de mars 2024. En 2021, près de quatre cents universitaires ont proposé une alternative plus précise : la Déclaration de Jérusalem sur l'antisémitisme. En 2019, cent vingt-sept intellectuels juifs avaient appelé les députés à ne pas adopter la définition IHRA.


La définition ne s'est pas imposée seule.

Derrière son adoption par les institutions françaises, il y a une chaîne d'acteurs identifiables. À l'origine, le Jerusalem Center for Public Affairs, organisation liée à la droite colonialiste israélienne, cherchait dès les années 2000 à introduire sa définition dans les organismes européens chargés de mesurer le racisme. Après plusieurs échecs, ses promoteurs ont trouvé le véhicule approprié : l'IHRA, organisme intergouvernemental consacré à la mémoire de la Shoah, dont la légitimité morale est difficile à contester.

En France, la chaîne de transmission est documentée. Le CRIF, Conseil représentatif des institutions juives de France, a exercé une pression constante pour que les appels au boycott de produits israéliens soient poursuivis pénalement, ce qui a produit l'affaire Baldassi et l'arrêt cinglant de la CEDH. Des anciens présidents du CRIF ont eux-mêmes reconnu la dérive : Théo Klein, qui dirigea l'organisation de 1983 à 1989, fut l'un des premiers à dénoncer l'alignement progressif du CRIF sur la droite israélienne. « On pouvait lui parler, mais le CRIF aujourd'hui c'est le Likoud France », confiait un ancien ambassadeur français cité dans une enquête publiée par Orient XXI.

L'organisation Elnet, dont la branche française s'est enregistrée comme représentant d'intérêts auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique en novembre 2024, soit huit ans après l'obligation légale instaurée par la loi Sapin de 2016, a organisé, selon l'enquête de Mediapart du 29 décembre 2024, 101 voyages déclarés par des parlementaires français depuis 2017, auxquels s'ajoutent de nombreux séjours non déclarés. En mai 2024, le directeur exécutif d'Elnet Israël affirmait travailler « en totale coordination et coopération avec le ministère des affaires étrangères, le conseil national de sécurité et la Knesset ». L'organisation se présente comme indépendante de tout gouvernement. Cette déclaration rend la présentation difficile à tenir. La question n'est pas de savoir si ces voyages sont illégaux. Elle est de savoir quel effet ils produisent sur la disposition de nos élus à adopter des résolutions conformes aux attentes de leurs hôtes.

Ce n'est pas une théorie du complot. C'est du lobbying. Il est légal. Il est pratiqué par des centaines d'organisations dans tous les secteurs. La différence est que, dans ce cas précis, il porte sur la définition légale d'un crime. Et cette définition, une fois adoptée, sert à poursuivre des citoyens pour leurs opinions politiques.

Raymond Aron l'avait formulé dès 1980, devant le Congrès juif mondial : « Quel que soit le parti israélien au pouvoir, les représentants officiels des communautés soutiennent la politique du gouvernement israélien. Cette situation ne me paraît pas saine. Les Juifs de la diaspora doivent avoir sur la diplomatie du gouvernement d'Israël la même liberté de jugement que les citoyens d'Israël. » Quarante-cinq ans plus tard, cette observation est devenue prophétique. En février 2026, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique a annoncé l'ouverture d'une instruction pour examiner l'inscription d'Elnet au répertoire des activités d'influence étrangère, instauré par la loi de 2024. Ce que Raymond Aron dénonçait comme une dérive, les autorités françaises commencent à le nommer comme ce qu'il est.


Les effets concrets ne relèvent pas de la théorie.

Des conférences universitaires ont été annulées en France et au Royaume-Uni après des plaintes invoquant la définition IHRA. Des professeurs ont été soumis à des injonctions d'y adhérer pour pouvoir enseigner. Des organisations palestiniennes de défense des droits humains ont vu leurs financements menacés après avoir été qualifiées d'antisémites pour avoir critiqué la politique d'occupation. Des syndicats étudiants ont été poursuivis pour des motions de solidarité avec Gaza.

En politique, le mécanisme fonctionne de la même façon. Depuis 2023, La France insoumise a été qualifiée de parti « antisémite » ou « complice de l'antisémitisme » par plusieurs responsables politiques et médiatiques. La qualification repose essentiellement sur des prises de position concernant la politique israélienne, des refus de voter certaines résolutions de soutien à Israël, ou des formulations contestées sur le Hamas. Que des membres de LFI aient pu tenir des propos effectivement antisémites est documenté et doit être condamné comme tel. Mais l'étiquette « parti antisémite » appliquée à l'organisation dans son ensemble relève d'un autre registre : elle vise à disqualifier une force politique sur la base de sa position géopolitique. L'accusation fonctionne comme un cordon sanitaire. Elle n'a pas besoin d'être prouvée pour produire ses effets. Il suffit qu'elle circule.

En France, le cas le plus précis reste celui des militants BDS. En 2020, la Cour européenne des droits de l'homme a condamné la France dans l'affaire Baldassi et autres contre France. Des militants qui appelaient au boycott de produits israéliens avaient été condamnés pénalement par les juridictions françaises pour provocation à la discrimination. La CEDH a tranché : cet appel au boycott est un discours politique protégé par la liberté d'expression. Des citoyens français avaient donc été condamnés par leurs propres tribunaux pour avoir exercé une liberté que le droit européen garantit. La qualification retenue par la justice française : discrimination antisémite. La qualification retenue par la CEDH : expression politique légitime.

Le cas le plus documenté à l'échelle internationale est celui de la Palestine Legal, organisation américaine qui recense les tentatives de faire taire les défenseurs des droits palestiniens. Entre 2014 et 2023, elle a comptabilisé plus de deux mille incidents de répression, annulations d'événements, pressions sur des employeurs, plaintes disciplinaires, dont la grande majorité s'appuie sur l'accusation d'antisémitisme. Les cibles incluent des Juifs eux-mêmes : des rabbins, des universitaires, des militants qui s'opposent à la politique israélienne et se retrouvent accusés d'antisémitisme par des organisations qui prétendent défendre leur communauté.

C'est là que le dispositif se retourne contre lui-même.


Une arme qui frappe ses propres défenseurs a un problème de conception.

Quand le mot « antisémitisme » peut désigner simultanément l'homme qui grave des croix gammées sur une synagogue et le professeur juif qui signe une pétition contre les colonies en Cisjordanie, il perd sa capacité descriptive. Il ne désigne plus un fait. Il désigne une position dans un conflit. Et une position dans un conflit, par définition, est contestée.

Les conséquences sont réelles pour la lutte contre l'antisémitisme véritable. Quand une accusation peut être perçue comme un outil de manipulation politique, sa crédibilité s'érode. Quand le mot sert trop de maîtres, il perd son tranchant. Les victimes réelles de la haine antisémite ont besoin d'un terme qui désigne avec précision ce qui leur arrive, et non d'un terme dilué dans un usage stratégique qui finit par en affaiblir la portée.

Ce n'est pas une thèse qui affaiblit la lutte contre l'antisémitisme. C'est une thèse pour sa rigueur. Une arme qui blesse indifféremment l'ennemi et l'allié n'est pas une arme. C'est un danger.


La mécanique est connue dans d'autres domaines.

Le mot « terrorisme » a subi le même sort après 2001 : étiré jusqu'à désigner des réalités incompatibles, il a fini par servir de justification à des politiques répressives sans rapport avec la menace qu'il prétendait nommer. Le mot « populisme » est passé de description à insulte, perdant toute valeur analytique. Le mot « complotisme » sert aujourd'hui à clore des débats autant qu'à en ouvrir.

Dans chacun de ces cas, le mécanisme est le même. Un terme initialement précis, ancré dans une réalité sérieuse, subit une extension progressive de son usage. Cette extension n'est pas accidentelle : elle profite à ceux qui ont intérêt à ce que le terme soit incontrôlable, car un terme incontrôlable est un terme dont on peut s'emparer.

L'antisémitisme réel tue. Il détruit des familles, des communautés, des vies. Il exige une réponse sociale et judiciaire ferme, des ressources, une vigilance sans relâche.

L'antisémitisme comme accusation instrumentalisée étouffe un débat qui a besoin d'air. Il protège des politiques qui méritent d'être examinées. Il expose les Juifs du monde entier au soupçon d'être les bénéficiaires d'un privilège de protection qu'ils n'ont pas demandé.

Ces deux réalités ont besoin de deux mots distincts. Ou, à défaut, d'un seul mot rendu à sa précision.