Le 7 janvier 2026, à Minneapolis, Renée Good conduit dans son quartier. Sa voiture s'immobilise en travers de la rue, à proximité d'agents de l'ICE — Immigration and Customs Enforcement, la police fédérale de l'immigration américaine — qui ratissent le secteur. Un agent fait le tour du véhicule à pied. D'autres s'approchent. L'un d'eux passe le bras par la fenêtre ouverte et lui ordonne de sortir. Good tente de repartir. L'agent tire trois balles. Renée Good avait trente-sept ans. Elle était citoyenne américaine. Mère de trois enfants. Elle n'avait aucun lien avec l'immigration illégale. Elle vivait là — et c'est pour cela qu'elle est morte.
Le 12 février 2026, à Paris, Bruno Retailleau — ministre de l'Intérieur et figure de la droite dure française — annonce sa candidature à la présidentielle. Dans un entretien au Figaro, il dévoile les axes de son programme : référendum sur l'immigration, suppression du juge d'application des peines, sortie de la Convention européenne des droits de l'homme, « primauté du droit national » sur les engagements internationaux, et état d'urgence permanent pour les quartiers qu'il qualifie de « gangrenés ». Sa phrase-clé, martelée depuis 2024 : « Les dérives de l'État de droit se sont retournées contre le droit des Français à vivre en paix et en sécurité. »
Entre Minneapolis et Paris, six mille kilomètres. Aucun contact, aucune coordination, aucune conspiration. Et pourtant, un protocole identique. Exactement le même.
Le protocole fonctionne en trois temps. La séquence ne varie pas. D'un siècle à l'autre, d'un continent à l'autre.
Premier temps : désigner l'ennemi intérieur
À Minneapolis, Trump cible « les pires des pires criminels étrangers » — en l'occurrence, la communauté somalienne du Minnesota, installée depuis les années 1990 et devenue partie intégrante du tissu économique local. L'opération s'appelle « Metro Surge ». Elle est lancée en décembre 2025. Jusqu'à quatre mille agents fédéraux déployés dans une agglomération de 3,7 millions d'habitants. En deux mois, plus de trois mille arrestations. Le 3 février, le juge fédéral Jerry Blackwell constate que « l'écrasante majorité » des dossiers présentés par l'ICE concernent des personnes légalement présentes sur le territoire américain. Sur les milliers de personnes arrêtées, vingt-trois venaient de Somalie. Aucune n'avait de lien avec les fraudes sur lesquelles l'opération prétendait enquêter. Mais le mot « criminel » avait été prononcé. Et le mot suffit.
En France, Retailleau applique une grammaire symétrique. Le vocabulaire change, mais la cible reste floue et extensible : « l'immigration qui n'est pas contrôlée », « les quartiers gangrenés ». L'ennemi n'est jamais nommé avec une précision qui permettrait de le circonscrire. Il est nommé avec une imprécision qui permet de l'étendre. C'est la première règle du protocole : le flou de la cible est sa fonctionnalité, pas son défaut. Plus la menace est indéfinie, plus le périmètre d'action est illimité.
Deuxième temps : qualifier les contre-pouvoirs d'obstacles
C'est le moment décisif. Celui où le discours bascule.
À Minneapolis, lorsque le maire Jacob Frey refuse de coopérer avec l'ICE, l'administration Trump ne le traite pas comme un adversaire politique légitime. Elle le traite comme un complice de la menace. Tom Homan, le responsable fédéral de l'immigration, déclare que le Minnesota est un « sanctuaire pour criminels ». Le gouverneur Tim Walz est présenté comme un obstacle à la sécurité nationale. La résistance civique — les habitants qui patrouillent pour surveiller les agents fédéraux, les enseignants qui protègent leurs élèves, les voisins qui refusent d'ouvrir leur porte — est requalifiée en « troubles à l'ordre public ». Quand les manifestations s'amplifient après la mort de Renée Good, Trump menace d'invoquer la loi sur l'insurrection pour déployer l'armée contre les citoyens.
En France, la chirurgie lexicale opère avec la précision d'un scalpel. L'État de droit — ce mécanisme qui empêche un gouvernement de faire ce qu'il veut aux gens qu'il veut — est rebaptisé « dérive ». Le Conseil constitutionnel, qui censure une loi immigration jugée contraire aux principes fondamentaux, commet un « déni du pouvoir du Parlement ». La Convention européenne des droits de l'homme — rédigée en 1950, après les camps, pour que plus jamais un État ne puisse légalement détruire ses propres citoyens — devient un « obstacle à la protection des Français ». Le juge d'application des peines, dont la fonction est de garantir que la détention reste conforme aux droits fondamentaux, est désigné comme responsable de « trop de dérives ».
La technique est symétrique des deux côtés de l'Atlantique : on ne supprime pas la protection, on la renomme. On ne dit pas « je veux gouverner sans limites ». On dit « les limites vous empêchent d'être protégés ». Le gardien devient geôlier. La serrure devient obstacle. Et celui qui veut enfoncer la porte devient libérateur.
Goffman appelait cela le « cadrage ». L'objet ne change pas — seul le cadre change. Et le cadre, c'est le récit. Celui qui contrôle le récit n'a pas besoin de contrôler les faits.
Troisième temps : normaliser l'exception
Le moment où l'extraordinaire devient ordinaire.
À Minneapolis, l'opération devait être « ciblée et temporaire ». Elle a duré plus de deux mois. Les agents de l'ICE sont entrés dans les maisons au bélier. Ils ont utilisé un enfant de cinq ans — Liam Conejo Ramos, qui revenait de l'école maternelle — pour frapper à la porte de son propre domicile et faire sortir d'éventuels occupants. Un enfant comme appât. La responsable scolaire du district de Columbia Heights l'a confirmé publiquement. La mère de Liam, enceinte, regardait la scène depuis la fenêtre. La famille avait un dossier d'asile en cours et n'avait reçu aucun ordre de quitter le territoire. Deux citoyens américains sont morts sous les balles fédérales. Pas des immigrants — des Américains. L'un d'eux, Alex Pretti, infirmier en soins intensifs, abattu alors qu'il filmait des agents lors d'une manifestation. La Garde nationale a été déployée. Des habitants ont abandonné leurs véhicules dans les rues en fuyant les rafles — la ville a dû mettre en place un dispositif de restitution. Et quand l'opération a commencé à refluer, mi-février, Tom Homan n'a pas présenté d'excuses. Il a annoncé qu'une « petite force de sécurité » resterait sur place. L'opération n'a pas été arrêtée. Elle a été déclarée réussie.
En France, l'installation procède différemment, mais le résultat converge. Retailleau propose un « régime d'exception permanent » pour certains quartiers. L'oxymore passe presque inaperçu. Un état d'urgence qui ne finit pas n'est plus un état d'urgence — c'est un régime. Mais le mot « urgence » le maintient dans le registre de la nécessité, pas du choix politique. L'exception qui dure assez longtemps cesse d'être perçue comme une exception. Elle se fond dans le fonctionnement normal. En 2015, l'état d'urgence déclaré après le Bataclan devait durer douze jours. Il a duré deux ans. En 2017, ses principales dispositions ont été intégrées dans le droit commun par la loi SILT. L'exception est devenue la règle sans qu'aucun référendum n'ait été nécessaire. Le protocole était déjà en place.
La convergence structurelle
L'erreur serait de croire que le protocole exige de la coordination. Il n'en a pas besoin. Trump ne copie pas Retailleau. Retailleau ne copie pas Trump. Orbán ne copie pas Meloni. Personne ne copie personne.
Le protocole fonctionne parce qu'il est structurellement optimal. C'est la manière la plus efficace de concentrer le pouvoir dans une démocratie formelle sans la supprimer officiellement. On ne dissout pas le Parlement, on le contourne par référendum. On n'abolit pas les droits fondamentaux, on les déclare « intangibles mais pas sacrés ». On n'installe pas une dictature, on installe un état d'exception qui ne se termine jamais. Le résultat est le même. La méthode est propre.
Les architectes de cette mécanique ne se réunissent pas dans l'ombre. Ils n'ont pas besoin de se concerter. Ils convergent parce que le problème qu'ils résolvent est partout le même : comment exercer un pouvoir sans limites dans un cadre qui en impose ? La réponse ne varie pas — modifier le cadre, pas le pouvoir. Redéfinir les mots, pas les actes.
Retailleau n'est pas Trump. Il est plus méthodique. Plus patient. Plus juridiquement sophistiqué. Trump fonce, casse et recule quand la résistance est trop forte — Minneapolis en témoigne. Retailleau prépare le terrain constitutionnel. Il ne déploie pas trois mille agents dans une ville — il dépose des propositions de loi constitutionnelle. Il ne menace pas d'invoquer la loi sur l'insurrection — il propose de « changer la Constitution pour redonner la parole au peuple ». La brutalité est équivalente. Le tempo est différent.
Mais la mécanique sous-jacente ne change pas. Désigner, requalifier, normaliser. Dans cet ordre. Avec le vocabulaire de la protection. Au nom du peuple contre ses propres protections.
Le produit fini
Yaël Braun-Pivet, présidente de l'Assemblée nationale, a vu le glissement. Elle a parlé d'un « fossé » entre elle et Retailleau sur l'État de droit. Macron lui-même a rappelé qu'il fallait « faire très attention ». Mais le rappel à l'ordre présidentiel illustre le problème mieux qu'il ne le résout : quand le gardien de la Constitution se contente de dire « attention », le cadre a déjà bougé. On ne défend plus les principes. On négocie le degré de leur érosion.
À Minneapolis, le maire a comparé l'opération à une situation « insoutenable ». Le gouverneur a parlé de « traumatisme ». L'opération a reflué. Les habitants restent chez eux. L'ICE est partie. La peur est restée. La ville a publié un rapport préliminaire le 13 février : 203,1 millions de dollars d'impact économique en un seul mois. Des écoles en confinement. Des commerces fermés. Des revenus en chute de 50 à 80 %. C'est le produit fini du protocole. Pas l'obéissance — la peur. Pas le consentement — l'épuisement. Pas la soumission — l'impossibilité pratique de résister.
Un enfant de cinq ans utilisé comme appât. Une citoyenne américaine abattue au volant de sa voiture. Ce ne sont pas des bavures. Ce sont des démonstrations. Et la démonstration dit ceci : le coût du refus est supérieur au coût de l'acceptation.
Retailleau n'a tué personne. Il n'en a pas besoin. Le protocole, dans sa version française, opère par le droit, pas par la force. Il propose de supprimer les protections légales qui empêcheraient, le jour venu, un État français de faire à Marseille ou à Saint-Denis ce que Trump a fait à Minneapolis. Ce n'est pas de l'anticipation — c'est de la planification juridique. Gérald Darmanin, son prédécesseur au ministère de l'Intérieur, avait déjà outrepassé une décision de la Cour européenne des droits de l'homme en 2023 pour expulser un ressortissant ouzbek. Le précédent existe. Retailleau propose de légaliser ce que Darmanin faisait illégalement. Il ne le fera peut-être jamais. Il aura rendu la chose possible. Et la possibilité suffit.
Le 12 février 2026, le jour où Retailleau annonce sa candidature à la présidentielle, les agents fédéraux commencent à quitter Minneapolis. À six mille kilomètres de distance, l'un déclare victoire après avoir occupé une ville américaine. L'autre promet de « ne pas céder aux dérives de l'État de droit ».
Aucun des deux n'a inventé quoi que ce soit. Le protocole existe depuis que le pouvoir a compris qu'il est plus efficace de redéfinir la loi que de la violer. Depuis que la première démocratie a découvert que l'exception, si elle dure assez longtemps, devient invisible.
Ce texte ne dénonce pas. Il décrit un protocole. Désigner. Requalifier. Normaliser. Trois gestes. Un résultat. Et des architectes qui n'ont pas besoin de se connaître pour bâtir la même chose.
La prochaine fois qu'un responsable politique vous dira que vos protections vous empêchent d'être protégé, souvenez-vous de Renée Good. Elle vivait dans un pays qui avait des protections. Elle est morte le jour où quelqu'un a décidé qu'elles étaient de trop.