L'ONU a publié un communiqué. L'Europe a exprimé ses préoccupations. L'Amérique latine a condamné. Puis rien.
Pas un tanker de remplacement. Pas une coalition d'urgence. Pas une résolution contraignante. Pas un seul dirigeant occidental qui coupe une conférence de presse pour annoncer qu'il agit.
Le monde a regardé. Le monde a tourné la page.
Ce silence n'est pas un accident. C'est un choix.
Les corps
Dans La Peste, Albert Camus décrit une ville bouclée. Oran, coupée du monde, livrée à elle-même. Les autorités gèrent l'information autant que l'épidémie. Le monde extérieur observe, envoie quelques lettres, compatit à distance. Et à l'intérieur, les corps s'organisent pour survivre sans attendre que personne vienne. Camus n'accuse pas. Il constate. Il documente l'abandon avec la précision d'un médecin légiste.
Cuba, en 2026, c'est Oran. Sans les rats.
Onze millions de personnes vivent sans électricité stable, sans eau courante, sans médicaments. Ce ne sont pas des chiffres. Ce sont des situations concrètes, documentées, répétées chaque jour depuis des mois.
Une femme accouche à la bougie dans une maternité de Santiago. Les salles d'opération fonctionnent sur groupes électrogènes quand il reste du carburant. Quand il n'en reste pas, les chirurgiens attendent. Les patients aussi. Plus de 80 % des équipements de pompage d'eau dépendent de l'électricité — les coupures de courant coupent aussi l'accès à l'eau. Dans les maisons de retraite, les pensionnaires vivent sans eau courante depuis des semaines. Les cantines scolaires ont fermé faute de ravitaillement. Un médecin de La Havane, cité par Reuters en février, explique qu'il manque d'insuline, d'antibiotiques, d'analgésiques. Il soigne avec ce qu'il a. Souvent, il n'a rien.
Le 17 février 2026, 44 camions-poubelles sur 106 sont encore en état de marche à La Havane. Les ordures s'accumulent aux coins des rues. C'est une crise sanitaire qui se prépare par-dessus la crise énergétique. Un incendie s'est déclaré à la raffinerie Nico López le 13 février. Air Canada a suspendu ses vols. Rossiya aussi. Nordwind aussi. L'île manque de carburant pour ravitailler les avions qui atterrissent.
Dans La Peste, le personnage du docteur Rieux continue à soigner. Pas par héroïsme. Par nécessité. Par refus de l'abandon. À Cuba, il y a des milliers de Rieux. Ils soignent avec des bougies, des générateurs en panne et des médicaments périmés. Le monde les regarde depuis les salles de conférence de Genève.
L'aide humanitaire existe. Elle est insuffisante, fragmentée, ralentie par les sanctions financières qui compliquent les transactions bancaires même pour les organisations non gouvernementales. Médecins Sans Frontières opère dans des conditions contraintes. La Croix-Rouge négocie en permanence des couloirs d'accès. Les transferts d'argent de la diaspora cubaine — principale bouée de survie pour des centaines de milliers de familles — sont eux aussi attaqués : depuis janvier 2026, les transferts via des canaux non bancaires subissent une surtaxe américaine. La société Orbit, principal opérateur de remises, est frappée d'une interdiction de transaction.
Ce que Camus appelait la « séparation » — ce sentiment d'être coupé du reste du monde par une frontière invisible — Cuba le vit au sens propre. Non pas par une épidémie. Par un décret signé à Washington.
La guerre pour la liberté
Rappel des faits récents.
En 2003, les États-Unis, le Royaume-Uni et une coalition de volontaires envahissent l'Irak. Motif officiel : les armes de destruction massive. Motif réel, établi a posteriori : le renversement d'un régime et le contrôle d'une région stratégique. Le pétrole irakien passe sous contrat américain dans les mois qui suivent la chute de Bagdad. Quatre mille soldats américains morts. Deux cent mille civils irakiens morts, selon les estimations les plus conservatrices. La démocratie promise n'arrive pas.
En 2011, la France, le Royaume-Uni et l'OTAN interviennent en Libye. Motif officiel : protéger les civils de Benghazi. La résolution 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU l'autorise. La Libye possède les plus grandes réserves pétrolières d'Afrique. Les frappes durent sept mois. Kadhafi est tué. Le pays sombre dans une guerre civile qui dure encore. La démocratie promise n'arrive pas.
En 1999, l'OTAN bombarde la Serbie pendant soixante-dix-huit jours pour le Kosovo. Motif officiel : arrêter les crimes contre l'humanité. Le Kosovo devient la plus grande plaque tournante logistique de l'OTAN en Europe du Sud. Camp Bondsteel, base américaine, est inauguré la même année. La démocratie promise arrive, sous surveillance permanente.
Depuis 2022, l'Occident finance et arme l'Ukraine. Motif officiel : défendre la souveraineté d'un peuple agressé. Motif structurel : contenir la Russie sur son flanc occidental. Cent milliards de dollars d'aide militaire. Légitime ou non, l'équation géopolitique est lisible.
Dans chacun de ces cas, il y avait quelque chose à gagner. Une position. Un accès. Une ressource. Un endiguement. La guerre pour la liberté n'est jamais gratuite. Elle est investissement.
Cuba n'a rien de tout ça.
Rien à prendre, donc personne
Cuba est une île de onze millions d'habitants. Pas de pétrole exploitable. Pas de position stratégique majeure dans l'équilibre des grandes puissances en 2026. Pas de marché à ouvrir : l'économie est exsangue. Pas de contrats à signer : il n'y a plus rien à signer.
Ce que Cuba a : du rhum, des cigares, et la plus grande crise humanitaire des Amériques en ce moment.
Le décret exécutif américain 14380, signé le 29 janvier 2026, déclare l'état d'urgence nationale et autorise des droits de douane sur tout pays fournissant du pétrole à Cuba. Les pétroliers vénézuéliens sont interceptés en mer depuis décembre 2025. Pemex, compagnie d'État mexicaine, reçoit des avertissements de Washington. L'étau se referme. Cuba importe 80 % de ses produits alimentaires. Son réseau électrique tourne au fioul lourd. Sans pétrole, tout s'arrête. L'eau. La nourriture. Les soins. La lumière.
Où sont les grandes démocraties ? Où sont les discours sur la dignité humaine, la souveraineté des peuples, le droit international ?
Dans les tiroirs. Bien rangés. Pour la prochaine occasion rentable.
Camus écrit dans La Peste que les habitants d'Oran avaient fini par comprendre une chose simple : personne ne viendrait les sauver de l'extérieur. Ils étaient seuls. La ville était scellée. L'héroïsme, s'il devait exister, serait intérieur ou ne serait pas.
Les Cubains ont compris la même chose. Depuis longtemps.
Un pays sous respiration artificielle
Le 6 février 2026, après une panne électrique généralisée, Miguel Díaz-Canel déclare que Cuba est prête à négocier avec Washington sans conditions préalables. Trump répond qu'il faut conclure un accord avant qu'il ne soit trop tard. Il plaisante en présentant Marco Rubio comme le prochain président de Cuba.
Ce n'est pas de la diplomatie. C'est de la féodalité.
Un pays de onze millions d'habitants survit ou ne survit pas selon l'humeur d'un homme à Mar-a-Lago. Si Trump signe, les tankers passent. Si Trump ne signe pas, les pompes s'arrêtent. Si Trump plaisante sur Rubio, c'est que la vie des Cubains est négociable comme un actif dans une transaction immobilière.
Le reste du monde observe. L'Europe émet des communiqués. L'ONU envoie Volker Türk s'exprimer devant des caméras à Genève. Volker Türk dit que des objectifs politiques ne peuvent justifier des violations des droits humains. Il a raison sur le droit. Il n'a aucun moyen de l'imposer. Et tout le monde le sait.
Cuba ne survit que parce que Trump n'a pas encore décidé de finir le travail. Ce n'est pas un État. C'est un otage.
Dans La Peste, le préfet d'Oran attend des instructions de la préfecture régionale. La préfecture attend du ministère. Le ministère temporise. Pendant ce temps, les gens meurent. La bureaucratie de l'indifférence est la même à soixante ans d'intervalle. Elle a simplement changé d'échelle. Ce n'est plus une ville. C'est une île. Ce n'est plus une épidémie. C'est un blocus.
Le nom juridique de ce qui se passe
Le Statut de Rome, qui fonde la Cour pénale internationale, définit le crime contre l'humanité comme tout acte commis dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile.
Les actes listés comprennent notamment l'extermination — imposer intentionnellement des conditions de vie devant entraîner la destruction partielle d'une population — et la persécution, soit la privation grave de droits fondamentaux.
Posons les faits.
Priver délibérément une population civile de carburant en bloquant les tankers en mer. Couper l'accès à l'eau potable parce que 80 % des pompes dépendent d'une électricité qui n'arrive plus. Bloquer les médicaments par des sanctions financières qui empêchent les achats internationaux. Laisser mourir les cantines scolaires, les maternités, les maisons de retraite. Documenter, semaine après semaine, la dégradation des conditions de vie d'onze millions de personnes.
Les faits sont là. La définition juridique est là. La Cour pénale internationale est là : 124 États membres, son budget annuel, ses procureurs, ses chambres.
Personne ne saisit rien. Aucun État membre n'a déposé de requête. Aucune enquête n'est ouverte. La Cour qui a lancé un mandat d'arrêt contre Poutine pour la déportation d'enfants ukrainiens n'examine pas le blocus de Cuba.
Ce n'est pas un oubli. C'est une décision.
La démocratie comme emballage
Ce que Cuba révèle n'est pas nouveau. C'est simplement nu.
Quand les grandes puissances font la guerre pour la démocratie et la liberté, elles font la guerre pour la démocratie et la liberté rentables. Cuba n'est pas rentable. Donc Cuba n'est pas une priorité démocratique. L'équation est mécanique, pas morale.
Ce n'est pas une accusation. C'est une observation. Les États ne sont pas des organisations caritatives. Ils défendent des intérêts. La question n'est pas de les condamner pour ça. C'est leur nature. La question est de nommer ce qu'ils font quand ils ne font rien, pendant qu'ils prononcent des discours sur la liberté.
Ils mentent. Pas par passion. Par structure. Le mensonge est fonctionnel : il permet de maintenir une légitimité intérieure tout en pratiquant une politique extérieure déconnectée de cette légitimité. Les opinions publiques veulent croire que leurs gouvernements agissent pour le bien. Les gouvernements leur donnent les mots qui nourrissent cette croyance. Cuba, qui contredit les mots, est donc invisible.
Camus avait une formule pour désigner ceux qui continuent à vivre normalement pendant que d'autres meurent à quelques kilomètres. Il les appelait les « distraits ». Pas les méchants. Les distraits. Ceux qui savent vaguement, qui ressentent confusément, mais qui ont autre chose à faire.
L'Europe est distraite. Les États-Unis sont occupés. Le reste du monde a ses propres problèmes.
La démocratie n'est pas un objectif de politique étrangère. C'est un emballage de politique étrangère. Cuba déchire l'emballage. En dessous, il n'y a rien que les mécaniques ordinaires du pouvoir : qui gagne quoi, au détriment de qui, et pour combien de temps.
Ce que la mécanique produit
Il reste, au fond de cette architecture, une population.
Onze millions de personnes qui font la queue pour du pain. Qui cherchent des médicaments introuvables. Dont les enfants étudient dans des lycées sans eau courante. Qui vivent à la bougie depuis des mois. Qui regardent les ordures s'accumuler dans les rues parce qu'il n'y a plus de carburant pour les camions.
Elles ne sont ni un symbole du communisme survivant, ni un symbole de la résistance anti-impérialiste. Elles sont des corps. Avec des maladies, des enfants, des vieux à nourrir, une vie à tenir debout dans des conditions qui l'interdisent.
Dans La Peste, à la fin, l'épidémie se retire. La ville rouvre. Les gens se retrouvent. Camus se permet une lueur, fragile, provisoire, lucide. Il sait que les bacilles ne meurent pas vraiment. Ils dorment.
À Cuba, il n'y a pas de fin écrite. Le blocus est en cours. Les tankers sont interceptés. Les pompes sont à l'arrêt. L'épidémie, ici, s'appelle la politique.
Les grandes démocraties qui font la guerre pour la liberté ont regardé cette réalité. Elles ont calculé ce qu'il y avait à gagner. Elles ont conclu qu'il n'y avait rien.
Et elles ont détourné les yeux.
Tous silencieux. Tous complices.