Le 4 mars 2025, Ursula von der Leyen entre dans la salle de presse du Berlaymont. Elle annonce un plan d'investissement de 800 milliards d'euros pour la défense européenne, baptisé ReArm Europe. La veille, Donald Trump a suspendu l'aide militaire à l'Ukraine. La présidente de la Commission parle d'ère du réarmement. Les caméras enregistrent. Les marchés réagissent. Les industriels de l'armement, qui demandaient ce moment depuis quinze ans, l'obtiennent.

Trois ans plus tôt, presque jour pour jour, le Tribunal de l'Union européenne donnait raison au New York Times. La Commission, jugeait-il, avait violé le principe de bonne administration en refusant de produire les SMS échangés entre la même Ursula von der Leyen et Albert Bourla, président de Pfizer. L'objet de ces SMS, un contrat de 35 milliards d'euros pour 1,8 milliard de doses de vaccin. Les SMS n'ont jamais été retrouvés. La présidente avait déjà égaré, en Allemagne, des SMS relatifs à un contrat de conseil de 200 millions au ministère de la Défense. La même méthode. Le même décideur. Une enveloppe vingt fois plus large.

Cet article ne porte pas sur le bien-fondé du réarmement européen. Il porte sur l'arithmétique des verrous absents au moment précis où les volumes explosent. Trois mécanismes existent. Ils sont documentés depuis quinze ans. Aucun n'a été réformé avant le 4 mars 2025. Pris séparément, ils ont chacun produit des articles, des rapports, des questions parlementaires. Pris ensemble, ils dessinent une structure que personne n'a encore nommée.

Le volume

Le plan ReArm Europe se décompose en cinq instruments. Activation de la clause dérogatoire au Pacte de stabilité, libérant environ 650 milliards d'euros sur quatre ans pour les budgets nationaux de défense. Création d'un nouvel instrument financier de 150 milliards de prêts garantis par le budget européen, destiné aux acquisitions conjointes dans des domaines capacitaires stratégiques, défense anti-aérienne, artillerie, missiles, munitions, drones, anti-drones, cyber, mobilité militaire. Réorientation possible des fonds de cohésion. Mobilisation de la Banque européenne d'investissement. Ouverture aux capitaux privés.

Le total annoncé, 800 milliards d'euros, équivaut à environ cinq budgets annuels de l'Union européenne. C'est la première fois que l'exécutif européen pilote directement un plan de cette ampleur dans le domaine de la défense. Le périmètre concerné est précisément celui que l'article 346 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne sanctuarise. Cet article autorise les États à soustraire aux règles communes de concurrence et de marché public les contrats qu'ils jugent essentiels à leur sécurité. La défense est, par construction juridique, le secteur le moins audité du marché intérieur. C'est là, et nulle part ailleurs, que la Commission ouvre la plus grande enveloppe de son histoire.

Première porte, le conseil avant la décision

Avant qu'un commissaire annonce un plan, des notes stratégiques sont rédigées. Avant qu'un règlement soit déposé, des analyses d'impact sont produites. Avant qu'une priorité capacitaire soit définie, des comités d'experts sont consultés. Cette couche en amont de la décision politique a été progressivement déléguée à un petit nombre de cabinets privés.

Sur la période 2009-2019, la Commission européenne a passé pour 39 millions d'euros de contrats de conseil en stratégie, principalement avec Roland Berger, McKinsey, Boston Consulting Group, et les filiales de stratégie des Big Four. Sur la seule période 2014-2019, les Big Four ont décroché 462 millions d'euros de contrats avec la Commission, sur des sujets allant de la réforme des systèmes judiciaires à celle des marchés du travail, en passant par la police et la santé. Roland Berger seul a été retenu pour 20 missions sur le programme de radionavigation européenne Galileo, et a signé en 2021 un contrat de 5,9 millions d'euros pour l'accompagnement global des programmes spatiaux européens jusqu'en 2027. McKinsey concentre 9 missions de conseil en stratégie sur 13 attribuées en 2020-2021.

La Cour des comptes belge a publié en 2022 un audit sur le recours aux cabinets externes par l'État fédéral. Verdict, 78 % des dossiers examinés présentaient une justification lacunaire ou absente, sans analyse préalable des alternatives en interne, sans étude coûts-avantages, sans cartographie des compétences publiques disponibles. Le rapport conclut à un risque de dépendance durable et de conflits d'intérêts. Aucun audit équivalent n'existe côté Commission européenne. Le Tribunal de l'Union européenne a tranché, en 2022, que la Commission devait publier davantage de données sur ses contrats de conseil. La publication a été partielle. Le contenu réel des missions reste flou.

Le mécanisme à comprendre n'est pas celui de la corruption frontale. C'est celui de la captation cognitive. Quand une administration rédige ses propres notes, elle peut être contestée dans son raisonnement, sur ses prémisses, dans ses arbitrages. Quand elle fait rédiger ses notes par McKinsey, elle hérite des cadres mentaux de McKinsey. Les priorités du plan ReArm Europe, les domaines capacitaires retenus, les calibrages financiers, ne sortent pas du néant. Ils sortent d'un écosystème consultatif dont la composition n'est pas publique.

Un détail aggrave la mécanique. McKinsey, premier prestataire de la Commission depuis 2020, déclare publiquement accompagner plus de 75 % des 25 plus grandes entreprises mondiales du secteur aérospatial et de l'armement, c'est-à-dire les fournisseurs de défense que la Commission est censée réguler. La firme intervient simultanément auprès des ministères et agences de défense. Officiellement, ses différentes pratiques sont indépendantes. Officieusement, l'ensemble reste un même cabinet, dont les associés se croisent et dont les bases de données sont communes. La Commission n'a publié aucune analyse des conflits d'intérêts potentiels résultant de cette double exposition, conseiller du régulateur et conseiller des régulés.

Deuxième porte, le lobbying pendant la décision

Entre 2012 et 2017, le budget lobbying déclaré des dix premières entreprises d'armement européennes, dont Airbus, Thales, Safran, Naval Group, Leonardo, a doublé pour atteindre 5,6 millions d'euros. Ce chiffre ne couvre que les dépenses déclarées au registre de transparence européen, dont l'inscription reste partiellement volontaire. Le Fonds européen de défense, créé en 2017 avec un budget initial d'1,4 million d'euros, a été porté à 13 milliards pour la période 2021-2027, soit une multiplication par environ 22 sur cinq ans.

Le Fonds a été conçu en 2016 sur la base des recommandations d'un Groupe de personnalités sur la recherche de défense, composé de seize membres. Au moins sept étaient issus directement de l'industrie de l'armement, dont des représentants d'Airbus, de BAE Systems, de Leonardo, de MBDA et de Saab. Les rapports de cadrage ont été cosignés par les bénéficiaires futurs des fonds européens dont ils définissaient les critères d'attribution. Le règlement instituant le Fonds prévoit que les plans de travail annuels sont élaborés avec le concours d'experts dont l'identité reste largement opaque. Les financements sont attribués à des consortiums d'entreprises issues d'au moins trois pays de l'Union, mécanisme qui favorise structurellement les groupes capables de monter rapidement des partenariats transnationaux, c'est-à-dire les plus grands. Aucune évaluation indépendante d'ensemble n'a été rendue publique.

Le déploiement budgétaire a suivi une logique de seuil. En 2017, l'Union lance une « action préparatoire » dotée de 90 millions d'euros, première fois qu'elle finance directement la recherche militaire. Le terme préparatoire est juridiquement précis, il désigne dans le droit budgétaire européen un programme expérimental destiné à tester un futur instrument permanent. La Commission ne propose donc pas une mesure ponctuelle, elle prépare l'inscription durable de la défense dans le budget européen. En 2019, le programme européen de développement industriel passe à 500 millions. En 2021, le Fonds européen de défense est officiellement créé avec 8 milliards. La progression est documentée, méthodique, défendue à chaque étape comme la suite logique de la précédente. ReArm Europe en 2025 n'est pas une rupture, c'est l'aboutissement d'une trajectoire de neuf ans.

Sur le terrain parlementaire, l'industrie a obtenu un autre acquis stratégique. La directive européenne sur les marchés publics dans le domaine de la défense, adoptée en 2009, ménage explicitement une exception au profit de l'article 346 TFUE, permettant aux États de soustraire à la concurrence européenne les marchés qu'ils estiment toucher à leur sécurité essentielle. La part des marchés défense passés sous régime dérogatoire reste structurellement supérieure à celle observée dans les autres secteurs du marché intérieur. ReArm Europe ne modifie pas cette architecture.

La Cour des comptes européenne, dans un avis publié le 3 octobre 2024 sur le futur programme pour l'industrie de la défense, a formulé deux réserves explicites. Elle a relevé un déséquilibre entre les ressources mobilisées et les contrôles disponibles, suggérant que les systèmes existants ne sont pas dimensionnés pour la hausse budgétaire en cours. Elle a également pointé le risque associé à la subvention envisagée de l'industrie de défense ukrainienne, en rappelant la corruption endémique documentée par ses propres audits sur l'aide à Kiev. L'avis est consultatif. La Commission n'a pas modifié l'architecture en réponse.

L'arithmétique du dispositif est lisible. Le secteur dont les dépenses de lobbying ont doublé en cinq ans bénéficie d'un budget multiplié par 22 sur la même période, dans un cadre réglementaire dont les paramètres ont été partiellement définis par ses propres représentants. L'auditeur officiel de l'Union signale que les contrôles sont insuffisants. Cette séquence est antérieure au plan ReArm Europe. Elle constitue le décor dans lequel les 800 milliards atterrissent.

Troisième porte, le pantouflage après la décision

Transparency International a publié en 2017 un rapport sur les trajectoires post-mandat des décideurs européens. Plus de 50 % des anciens commissaires européens travaillent ensuite pour des organisations enregistrées au registre des lobbyistes. Pour les anciens eurodéputés, la part atteint 30 %. En 2019, sur 363 demandes d'autorisation post-mandat émanant d'anciens fonctionnaires européens, la Commission n'en a rejeté que trois. Le taux d'acceptation atteint 99,2 %.

La période d'incompatibilité, dite période de refroidissement, dure 18 mois pour les anciens commissaires, prolongée à deux ans après l'affaire Barroso, et trois ans pour les anciens présidents de la Commission. Le comité d'éthique chargé d'examiner les cas est consultatif. Il ne peut pas s'autosaisir. Sur les dossiers signalés par la médiatrice européenne, il n'a jamais formulé de rejet.

La liste des cas documentés couvre tout l'éventail des secteurs régulés par la Commission. José Manuel Barroso, président de la Commission jusqu'en 2014, recruté par Goldman Sachs en 2016. Neelie Kroes, commissaire au numérique, recrutée par Uber. Connie Hedegaard, commissaire au climat de 2010 à 2014, nommée un an après l'éclatement du Dieselgate au conseil de durabilité de Volkswagen, le constructeur dont elle avait régulé les émissions. Günter Verheugen, vice-président de la Commission et commissaire à l'industrie, fondant son propre cabinet de lobbying deux mois après son mandat, sans en informer la Commission. Meglena Kuneva, commissaire à la consommation, rejoignant le conseil d'administration de BNP Paribas après avoir contribué à la directive Crédit. Benita Ferrero-Waldner, commissaire aux relations extérieures, rejoignant Munich Re après avoir piloté un dossier énergétique impliquant le réassureur.

Le secteur défense présente ses propres trajectoires. Thierry Breton, ancien président-directeur général d'Atos, groupe fortement impliqué dans la sécurité et la défense, est devenu en 2019 commissaire au marché intérieur, portefeuille qui inclut la défense. Il a piloté la création du Fonds européen de défense, instauré un dialogue permanent avec l'industrie de l'armement, et préparé l'architecture qui sera reprise dans ReArm Europe avant son départ en 2024. L'article 245 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne pose aux anciens commissaires un devoir d'intégrité et de discrétion, sans en définir la durée. À la date de cet article, sa trajectoire post-mandat reste inconnue. Sa période de carence court jusqu'en 2026. Le test du dispositif est en cours.

Jorge Domecq, ancien directeur de l'Agence européenne de défense, est devenu conseiller stratégique d'Airbus dans des conditions que le médiateur européen a jugées contraires aux règles d'intégrité, sans que cela entraîne sanction. Le mécanisme inverse est tout aussi documenté. Tom Enders, président d'Airbus de 2007 à 2019, a siégé au Groupe de personnalités sur la recherche de défense de 2015 à 2016, c'est-à-dire au sein même de l'instance qui a posé les fondations du Fonds européen de défense. Lors du premier appel à projets du Fonds en 2021, les cinq premiers attributaires, Leonardo, Thales, Airbus, Saab et Indra, ont concentré plus de 30 % de l'enveloppe. Les entreprises qui avaient cosigné le rapport de cadrage figuraient en tête des bénéficiaires. Le 3 novembre 2025, soit huit mois après le lancement de ReArm Europe, Tom Enders devient président du conseil d'administration de KNDS, le groupe franco-allemand qui produit le canon Caesar, les blindés Griffon, Jaguar et Serval, l'un des destinataires majeurs des achats groupés européens annoncés. L'État français détient 50 % de KNDS. La porte tourne dans les deux sens, et elle continue de tourner pendant que le plan se déploie.

Le croisement

Les trois portes existent séparément. Elles sont documentées séparément. Personne n'a encore mesuré ce qui se passe quand on les fait coïncider sur le même volume budgétaire.

En amont de ReArm Europe, des cabinets privés alimentent les notes stratégiques de la Commission, dans une opacité contractuelle que la Cour des comptes belge a documentée. Pendant la conception du Fonds européen de défense, des comités d'experts dont sept membres sur seize venaient de l'industrie ont défini les priorités d'achat. En aval, plus d'un commissaire sur deux et un eurodéputé sur trois rejoignent dans les deux ans des organisations inscrites au registre des lobbyistes, sans qu'aucun signalement ait jamais conduit à une sanction.

L'arithmétique de la chaîne se résume ainsi. Dans le secteur économique le moins audité du marché intérieur, l'Union ouvre l'enveloppe la plus importante de son histoire. Les notes qui orientent ce déploiement sont rédigées par des cabinets dont les contrats sont publiés partiellement. Les comités qui définissent les priorités sont composés en partie par les bénéficiaires. Les commissaires qui valident ces décisions ont une probabilité supérieure à un sur deux de rejoindre les mêmes groupes dans les deux ans suivant leur mandat. Le comité d'éthique chargé de vérifier la compatibilité de ces transitions accorde son aval dans 99,2 % des cas.

Aucun de ces chiffres n'est secret. Tous figurent dans des rapports publics, des décisions de tribunaux, des audits parlementaires. Tous étaient connus le 3 mars 2025. Le 4 mars, ils sont devenus le décor d'un déploiement budgétaire de 800 milliards d'euros, sans qu'aucun d'entre eux n'ait été modifié.

Ce n'est pas une faille du système. C'est sa structure. Le réarmement ne crée pas la mécanique, il l'amplifie selon une équation dont chaque variable était connue avant le 4 mars 2025.

Ce que ReArm Europe ne contient pas

L'analyse clinique d'un dispositif passe aussi par le recensement de ses absences. Le plan annoncé le 4 mars 2025 ne contient aucun audit préalable des conflits d'intérêts spécifiques au secteur défense. Aucun renforcement de l'OLAF par création d'une cellule dédiée aux marchés défense. Aucune extension de la période de carence pour les commissaires ayant travaillé sur les dossiers défense. Aucune réforme du comité d'éthique pour le rendre indépendant ou autorisé à s'autosaisir. Aucune obligation de publication intégrale des contrats de conseil au-dessus d'un seuil. Aucune transparence renforcée sur la composition des comités d'experts du Fonds européen de défense. Aucune procédure spécifique pour les marchés passés sous l'article 346 TFUE.

Le plan augmente le volume. Il ne touche à aucun des trois mécanismes connus.

La directive européenne anti-corruption adoptée en décembre 2025 a été jugée par Transparency International comme manquant d'ambition, notamment parce qu'elle ne rend pas obligatoire la transparence du lobbying et accorde deux ans aux États pour la transposer. Au moment où ReArm Europe entre dans sa phase opérationnelle, le texte censé en limiter les marges n'est pas encore en vigueur.

Coda

Les chiffres ne disent pas qu'il y aura corruption. Ils disent que les conditions d'opacité, documentées depuis quinze ans, restent intactes au moment où le volume est multiplié par un facteur sans précédent. Les trois portes étaient ouvertes avant. Elles le sont encore. Personne ne les a fermées.

Décrire n'est pas prescrire.