Corpus Mécaniques Architectes Diagnosticiens Chroniques Carnets Codex Posture Méthode Contact
 ·  26 février 2026  ·  8 min de lecture

La RAND Corporation : Les Stratèges de la Guerre Cognitive

Quand la science du comportement devient arme d'État

En 1946, l'armée de l'air américaine décide de conserver, en temps de paix, le cerveau collectif qui a vaincu l'Axe. Le projet s'appelle RAND. Von Neumann, Nash, Kissinger, Kahn : Santa Monica rassemble les esprits les plus dangereux du XXe siècle sous un même toit. Ce qui distingue RAND des architectes précédents n'est pas une méthode, c'est une échelle. Bernays était un homme. RAND est une machine.

En 1946, un général de l'armée de l'air américaine prend une décision qui va reconfigurer le siècle. Curtis LeMay, l'homme qui a ordonné le bombardement incendiaire de Tokyo, tuant cent mille civils en une nuit, comprend que la prochaine guerre ne se gagnera pas avec des bombes. Elle se gagnera avec des idées. Il faut conserver le cerveau collectif qui a permis de vaincre l'Axe. Il faut l'organiser. Le financer. Le mettre au service permanent de l'État.

Le projet s'appelle RAND. Acronyme de Research ANd Development. Hébergé d'abord chez Douglas Aircraft, puis constitué en organisation indépendante en 1948 grâce à une subvention de la Fondation Ford. L'adresse : Santa Monica, Californie. Le soleil, l'océan, et les esprits les plus dangereux du XXe siècle réunis sous un même toit.

* * *

Les couloirs de Santa Monica

La liste des penseurs qui ont traversé les couloirs de RAND ressemble à la distribution d'un film d'espionnage intellectuel. John von Neumann, père de la théorie des jeux et de l'informatique moderne. John Nash, dont l'équilibre de Nash allait redéfinir la stratégie militaire et économique. Henry Kissinger, futur secrétaire d'État. Albert Wohlstetter, architecte de la doctrine nucléaire américaine, l'homme qui donnera son nom au Centre de conférences de l'American Enterprise Institute, cœur du néoconservatisme washingtonien.

Et Herman Kahn.

Kahn mérite qu'on s'arrête. Physicien de formation, stratège nucléaire par vocation, il est l'homme qui a pensé l'impensable, littéralement. Son ouvrage de 1960, On Thermonuclear War, six cent cinquante-deux pages sur la manière de gagner une guerre nucléaire, dressait des tableaux intitulés « États post-guerre tragiques, mais distinguables ». Des scénarios d'apocalypse classés par degrés de destruction acceptable. Il calculait combien de millions de morts une nation pouvait absorber avant de cesser de fonctionner comme société. Le livre s'est vendu à trente mille exemplaires. Stanley Kubrick, fasciné, l'a rencontré personnellement. Les dialogues de Docteur Folamour reprennent des passages entiers de l'ouvrage, la Bland Corporation du film est une parodie à peine voilée. Kahn réclama des droits d'auteur. Il n'en obtint jamais.

* * *

Le passage à l'échelle institutionnelle

Ce qui distingue RAND des architectes précédents, c'est le passage à l'échelle institutionnelle. Bernays était un homme. Lippmann était un intellectuel. Goebbels était un ministre. Skinner était un scientifique. RAND est une machine. Une organisation qui transforme la connaissance du comportement humain en doctrine opérationnelle applicable à des populations entières.

La méthode Delphi, inventée dans les années 1950 par les chercheurs de RAND, illustre cette logique. Le protocole consiste à interroger séparément un collège d'experts, sans qu'ils se connaissent ni se parlent, puis à faire converger leurs réponses par itérations successives. L'objectif affiché : prévoir l'avenir. L'objectif réel : fabriquer un consensus artificiel qui ressemble à de l'objectivité. La méthode est aujourd'hui utilisée dans la santé, l'éducation, la gestion des organisations, partout où l'on a besoin de transformer des opinions en certitudes.

La théorie du choix rationnel, développée dans les bureaux de RAND, postule que tout comportement humain peut s'expliquer par l'intérêt personnel. Chaque individu est un calculateur. Chaque décision est une optimisation. Chaque relation est un échange. Cette théorie est devenue le socle de la pensée économique dominante, de la politique étrangère américaine, et de la modélisation comportementale qui gouverne aujourd'hui les algorithmes de recommandation.

RAND n'a pas inventé la manipulation. RAND l'a rationalisée. Skinner avait prouvé qu'on pouvait conditionner un individu sans son consentement. RAND allait prouver qu'on pouvait conditionner une civilisation sans qu'elle s'en aperçoive.

* * *

Les Whiz Kids et McNamara

Les Whiz Kids, c'est le surnom donné aux analystes de RAND recrutés par Robert McNamara lorsqu'il devint secrétaire à la Défense sous Kennedy. Ils ont importé au Pentagone l'approche systémique de Santa Monica : tout problème militaire réduit à des variables, toute décision traduite en coût-bénéfice, toute vie humaine convertie en unité statistique. McNamara a restructuré l'ensemble de l'appareil de défense américain selon cette logique. Le président Johnson l'a déclarée politique nationale en 1965.

Le Vietnam fut le laboratoire grandeur nature, et le premier échec spectaculaire. Les modèles de RAND prédisaient la victoire. Les équations disaient que les bombardements fonctionnaient. Les métriques, nombre de villages pacifiés, ratio de pertes ennemies, tonnes de bombes larguées, indiquaient le progrès. Sur le terrain, la réalité démentait chaque projection.

Le programme Phoenix, opération de contre-insurrection coordonnée par la CIA à partir de 1967, s'appuyait sur les analyses de RAND. Objectif officiel : démanteler l'infrastructure clandestine du Viet-Cong par le renseignement et l'arrestation ciblée. Résultat documenté : détentions sans procès, torture systématique, exécutions extrajudiciaires. En 1971, devant le Congrès américain, William Colby, directeur du programme, admet que vingt mille cinq cent quatre-vingt-sept suspects ont été tués entre 1968 et 1971. Le gouvernement sud-vietnamien avancera le chiffre de quarante mille. Beaucoup n'avaient jamais été jugés. Certains n'étaient pas des combattants. RAND elle-même, dans un rapport de 2009, reconnaîtra que le programme avait eu des coûts politiques substantiels pour les États-Unis, euphémisme clinique pour désigner des milliers de vies effacées d'une base de données.

* * *

Ellsberg et les Pentagon Papers

C'est dans ce contexte que Daniel Ellsberg, analyste de RAND depuis 1958, photocopie clandestinement en 1969 l'étude classifiée qui deviendra les Pentagon Papers. Sept mille pages démontrant que quatre présidents successifs avaient systématiquement menti au Congrès et au peuple américain sur la conduite de la guerre. L'homme qui avait été formé à penser l'impensable choisit de rendre le secret impensable.

Ellsberg est mort en juin 2023. RAND, dans son communiqué, s'est contentée de rappeler ses dates d'emploi.

* * *

Truth Decay, ou l'incendiaire qui s'étonne de la fumée

L'ironie la plus grinçante de l'histoire de RAND tient dans un concept qu'elle a forgé elle-même. En 2018, l'organisation publie un rapport intitulé Truth Decay, l'Érosion de la vérité. La thèse : les faits jouent un rôle de plus en plus marginal dans la vie publique américaine, remplacés par les opinions, les émotions et la désinformation. Les conséquences : paralysie politique, érosion du discours civil, désengagement citoyen.

Barack Obama a mis le livre dans sa liste de lectures estivales. La presse a salué l'analyse. Personne n'a relevé le paradoxe.

Car RAND est l'organisation qui a transformé la théorie des jeux en doctrine nucléaire, un cadre où le bluff, la désinformation et la manipulation de l'adversaire sont des stratégies rationnelles. RAND a formé les analystes qui ont menti sur le Vietnam. RAND a développé la théorie du choix rationnel qui réduit la vérité à une variable parmi d'autres dans un calcul d'optimisation. RAND a inventé la méthode Delphi, qui fabrique du consensus sans débat.

Et maintenant RAND déplore que la vérité s'érode.

L'incendiaire qui s'étonne de la fumée.

* * *

Santa Monica, 2025

Aujourd'hui, RAND emploie environ mille huit cents chercheurs répartis dans quarante-huit pays. Son chiffre d'affaires dépasse quatre cent soixante millions de dollars, dont la majorité provient directement du gouvernement fédéral américain : Pentagone, Département de la Sécurité intérieure, Département de la Santé. L'organisation gère plusieurs centres de recherche fédéraux, produit des milliers de rapports par an, et forme ses propres doctorants dans une école doctorale interne.

En octobre 2025, RAND a licencié cent quatre-vingt-douze employés, plus de onze pour cent de ses effectifs. Son siège de Santa Monica, conçu pour mille cent cinquante personnes, n'en accueille plus que deux cent vingt-cinq en moyenne. Le bâtiment, symbole d'une époque où les meilleurs cerveaux du monde se réunissaient physiquement pour penser la guerre, est désormais à moitié vide.

Les idées, elles, n'ont pas été licenciées. La théorie des jeux structure toujours la politique étrangère. L'analyse systémique gouverne toujours les décisions militaires. La méthode Delphi fabrique toujours du consensus. Et la théorie du choix rationnel, cette fiction selon laquelle tout être humain est un calculateur froid, a migré des couloirs du Pentagone vers les serveurs de la Silicon Valley, où elle alimente les algorithmes qui décident ce que vous voyez, ce que vous achetez, et ce que vous croyez.

* * *

Ce que RAND nous apprend

Du rat dans la boîte au citoyen dans le système, la distance se mesure en une seule variable : l'échelle. Le rat est dans une boîte. Le citoyen est dans un système. Le rat voit les parois. Le citoyen ne voit rien.

Et celui qui conçoit le système, qui définit les variables, qui modélise les comportements, qui calcule les probabilités, n'a pas besoin de mentir. Il lui suffit de rationaliser. De transformer une décision en équation. Une vie en donnée. Une guerre en scénario optimisable.

RAND n'a jamais menti. RAND a fait mieux. RAND a créé un langage dans lequel le mensonge n'est plus nécessaire. Un langage où neutraliser signifie tuer, où dommages collatéraux signifie victimes civiles, où états post-guerre distinguables signifie degrés d'apocalypse.

Quand le vocabulaire lui-même est une arme, la vérité n'a plus besoin d'être attaquée.

Elle est simplement devenue non pertinente.

Jerem Maniaco
Auteur du Codex de la Manipulation — Analyste des mécaniques de pouvoir
jeremmaniaco.com · lecodexdelamanipulation.com

Aussi publié sur

Dans la même série

→ Voir tous les Architectes de l'Invisible
← B.F. Skinner Antonio Gramsci →